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« Je préférerais ne pas » (faire preuve de mauvaise foi)

17 Sep

Cette vieille branche de Melville

Il y a quelque temps, avec force vin blanc, j’entreprenais une conversation littéraire avec un beau Madrilène. Ce monsieur et moi avions en commun l’adoration béate de l’auteur autrichien Thomas Bernhard. Vraiment pas mal, ce Madrilène. Et puis au fil des verres et des exclamations, surgit Melville. Et qui dit Melville, dit Bartleby.

Contrariée par ce soudain glissement de terrain littéraire – quand diable ai-je lu Bartleby ? L’ai-je jamais lu ? Aurais-je pu l’oublier de la sorte ? – l’alcool et l’orgueil aidant, je fis le choix de l’imposture. Et quand mon charmant interlocuteur reprit la célèbre phrase du roman, « I would prefer not to », j’opinai de mon grand et ignorant bonnet, avec cet air de bien entendu sensé signifier l’approbation savante. Et puis hop, je me fendai de mon petit commentaire. Navrant. Je ne sais plus ce que je disais alors, mais l’homme approcha son visage du mien et dit sur un ton velouté : « Pardon, mais il n’y a pas auteur plus américain que Melville. » Doublement troublée, par sa remarque et par ce contact rapproché, je dévalai alors la pente la plus désastreuse qui soit : la mauvaise foi. Dans un sursaut, j’arguai que l’auteur était peut-être américain, mais portait les racines de l’Irlande, terre ô combien fertile en esprits littéraires. Le monsieur eut l’élégance de ne pas surenchérir, et nous arrivâmes enfin sur des terres plus hospitalières, le cinéma de Stanley Donen (ne me demandez pas comment, j’avais d’ores et déjà bu trop de vin blanc).

Reste que, honteuse d’avoir balancé des arguments dont j’ignorais s’ils étaient avérés, je fis à mon retour en France, ma petite recherche : Melville est bel et bien américain, mais son père était écossais, non pas irlandais. Il ne me restait plus qu’à lire Bartleby. Et éventuellement à présenter mes excuses.

Pour la lecture, c’est chose faite. Ce livre avait jusque là échappé à ma gourmande curiosité, et je ne m’en explique pas la raison. Car ce roman, plutôt une grande nouvelle tout au plus, possède une force d’évocation et une grâce amusée qui en fait (dit-on) l’un des monuments de la littérature mondiale, et surtout une délectable lecture. Où un étrange scribe pâle et décharné suscite le désordre dans une étude où il est sensé travailler, sauf qu’il préférerait « ne pas ». Cette « histoire de Wall Street » (sous-titre du récit) n’est pas sans évoquer l’absurde des histoires de Gogol, un Russe celui-là. Et bien soit, beau Madrilène : me voilà parée pour reprendre cette conversation quand tu voudras. Voyons comment tu t’en sors avec les Russes. Non mais alors.

(Ps. Je m’engage à ne plus jamais dévaler cette pente)

Bartleby (une histoire de Wall Street), Herman Melville, collections de poche