Neuf de Pâques – Bob, le Jeu de Paume et la Patagonie

12 Avr

Chez Bob, je sens que je vais me sentir chez moi.

Je vous ai évité le poisson d’avril, mais je ne peux pas éviter la Pâques. Après tout, si j’ai bien compris c’est une histoire de résurrection, et c’est un peu le cas puisque je n’ai rien écrit ici depuis au moins un mois…  De plus, cette année ce fichu lundi a coïncidé avec une date qu’égocentriquement j’affectionne particulièrement : mon anniversaire. Alors vu que le jour pascal est venu pourrir le jour du Petit Bois (la fête chômée est moins exclusive, forcément) et bien j’ai décidé de célébrer ma nouvelle année jusqu’à la fin du mois. Là. Et dans ma liste de cadeaux personnels, étant partageuse, je divulgue ici trois plaisirs qui à coup sûr vous feront envie.

– Aller dire bonjour à Bob

Je devais aller honorer Robert Zimmerman, a.k.a Bob Dylan dans les premiers jours, mais l’agenda s’est fait contrariant. J’ai encore le temps : une superbe expo (témoignages de gens sérieux à l’appui) se tient à la Cité de la musique jusqu’en juillet prochain. Entre temps, je recommande la lecture (faite) du supplément Télérama sur l’artiste, particulièrement bien foutu (le supplément, pas l’artiste dont le corps, contrairement à l’esprit, n’a jamais retenu mon attention – je viens tout juste de relever cette bizarrerie). L’esprit de Bob, donc, a particulièrement brillé entre 1961 et 1966, date à laquelle il bouleverse le monde musical, non seulement par des textes engagés (pour faire dans le cliché) mais par sa poétique exceptionnelle – il a d’ailleurs bien failli choper le Nobel de littérature l’année dernière. Du folk de Times they are a-changin à l’électrique album Highway 61 revisited, c’est toute une page de l’histoire de la good music qui s’écrit. « Don’t think twice it’s all right »… de courir dès que possible découvrir et replonger avec allégresse dans l’œuvre de ce Bob à qui je dois personnellement de grands, grands moments d’écoute… et d’éducation citoyenne.

– Faire le grand écart au Jeu de Paume

Si je ne pense pas que j’irai voir l’expo Helmut Newton (je crains trop les hordes de fashionistas débiles et autres gens de la hype), je suis rarement déçue par le travail du Jeu de Paume. En ce moment sont à découvrir Berenice Abbott et Ai Wei Wei. Rien à voir entre les deux artistes : ni époque, ni images, ni propos, ni « civilisation ». Rien en commun, sinon le support. Et pour ma part, je n’ai rien trouvé à voir chez l’un d’eux…

"If I can… make it there… I'll make it… Anywhere…"

L’Américaine Berenice Abbott (1898-1991) a débuté aux côtés de Man Ray dans les années 20 à Paris, et fait ensuite son chemin qui de son propre studio à Paris la ramène au changing New York des années 30. Elle restera aux Etats-Unis où, à force de ténacité, elle parviendra à faire financer son sujet sur la big pomme mouvante et travaillera à rendre compte tant des campagnes américaines que du progrès scientifique en photographiant (invention de procédés à l’appui) les champs magnétiques et autres phénomènes ondulatoires. C’est aussi à elle que l’on doit la préservation et la divulgation de l’œuvre d’Eugène Atget, le photographe de la mémoire du Paris 1900. Et on ne peut nier, en parcourant l’expo, l’influence directe de son prédécesseur. Le parcours de l’expo est franchement intéressant. Si j’ai été moins fascinée par ses clichés (ses portraits du tout-Paris ou sa série sur les 6 000 bornes de la Road n°1 qui longe la côte Est américaine), son parcours et sa démarche valent le déplacement. Ici, peu d’humains donc (peut-être) peu d’émotions, mais une approche tout à fait intéressante.

C’est un peu l’inverse chez Ai Wei Wei. Là, beaucoup de gens sur les images. Le Chinois (né en 1957) est très célèbre aujourd’hui tant pour ses œuvres « toute discipline » que pour sa dissidence. Mais je n’ai pas l’impression que son talent s’exprime au mieux via la photographie… car rien ne se passe. Comme le dit le petit document explicatif, l’artiste « œuvre à ce que la vie rejoigne l’art, et l’art la vie ». Alors oui, on voit de la vie, mais paradoxalement je n’ai rien perçu de vivant, ni d’artistique dans cet « Entrelacs ». Entre sentiment de fumisterie face à la provoc à deux balles d’une série Fuck, la perplexité profonde sur d’autres « concepts » et l’impression fâcheuse de visionner des photos perso qui n’intéressent que les intéressés, la démarche m’a paru globalement poussive et techniquement si peu à la hauteur de la vocation du lieu d’exposition. Mais enfin… J’exagère, peut-être. D’autant qu’à me relire, en fait, ce n’est pas qu’il ne se soit rien passé, mais ce qui s’est passé m’a été absolument désagréable. Bref… Je préfère le travail de l’Américaine Abbott.

– Célébrer le progrès et la pluie au Quai Branly

J’aime les histoires, et j’aime qu’on me raconte des histoires… sur nous tous. C’est la mission dont s’acquitte brillamment le Musée du Quai Branly. En explorant l’histoire des civilisations, c’est la nôtre que ce lieu nous conte : nos croyances, nos mythes, notre passé, tout ce sur quoi, sans nous en rendre compte, nous nous bâtissons encore aujourd’hui. Savoir d’où vous venons, c’est aussi savoir où nous allons. En ce moment le musée propose trois expos, autant de récits de grande qualité.

Condescendance congénitale de l'Europe

Encore à l’affiche jusqu’au 6 juin, « Exhibition (l’invention du sauvage) » permet de revenir sur la fâcheuse et historique manie de considérer que ce qui est étranger est sauvage, inférieur, dangereux. Que l’on se trouve au 16e siècle ou dans les années 30, entre science et spectacle de foire, la représentation de l’Autre est édifiante, et l’on se rappelle que non, l’homme n’est pas foncièrement bon. Ça fout le bourdon, mais ça permet aussi de remettre les pendules à l’heure : à l’heure justement où beaucoup de mauvaises voix imbéciles s’élèvent sans vergogne contre l’Autre, cet immigré, ce vilain exploiteur (chacun son tour ?) de nos richesses… C’est à de telles gens qu’il faudrait enseigner l’histoire – et la bonté, car ceux-là mêmes se réclament souvent et sereinement de la religion chrétienne. Crétine chez cette bande de dangereux crétins. Mais je m’égare…

Et quitte à s’égarer, après cette très enrichissante expo, je recommande aussi les deux autres actuellement présentées. D’abord le voyage en Patagonie : à défaut de satisfaire ma furieuse envie d’ailleurs, je me suis baladée dans la terre patagone de sa découverte à nos jours. Pour la visite contemporaine de ce territoire aussi hostile qu’attrayant, on reste nettement sur sa faim. Mais que d’enseignements sur son passé ! D’abord le mot Patagonie: il trouve son origine de Patagon, monstrueux personnage d’un roman de chevalerie du 16e siècle dont Magellan se serait inspiré pour qualifier les autochtones.

Légendes et mystères du Patagon, pas piqués des vers


Ceux-ci ont suscité ensuite bien des récits aussi absurdes que pris au sérieux : nains d’abord, géants ensuite, et toujours entourés de monstres de tout poil… Etonnante imagination des découvreurs d’alors. L’expo dévoile ces récits à travers livres originaux, reproductions de gravures, documents scientifiques… qui au fur et à mesure deviennent plus tangibles, réels, concrets, avec l’apparition de véritables travaux anthropologiques. Cette navigation dans l’histoire de la Patagonie vue par des regards européens sur quatre siècles est passionnante, même si l’espace est assez restreint et que la comparaison, du même coup, avec ce qu’est cette terre aujourd’hui est quasiment impossible.

Mais comme le parcours mène directement à l’expo suivante, dédiée à La Pluie, on n’en reste pas là. Ici aussi, combien d’histoires, de croyances, de superstitions… La pluie divinité, divinisée, représentée sur terre par de hauts dignitaires religieux… Symbole de fertilité féminine comme d’abondance des récoltes, elle est aussi bien célébrée que honnie parfois dans les rites, que l’on se trouve au Burkina Faso, au Mexique ou encore en Chine. Amusante balade à travers les objets sacrés – amulettes, masques, bâtons, costumes… remisés par chez nous grâce à Météo France. Haute en couleurs et en amusantes surprises, cette visite-là clôt le parcours sur un sourire (incrédule). 

Maintenant, comme le mois d’avril est loin d’être terminé, je m’en vais continuer de me gâter en me rendant à Orsay. Outre que j’adore ce lieu, en ce moment s’exposent les corps nus vus et dessinés par Degas (à défaut des corps magnifiés de Newton donc). « Degas danse dessin » disait Paul Valery ? Voilà une danse religieuse qui me séduit d’avance : d’un ordre qui n’aurait rien à voir avec la semana santa.

– Bob Dylan, L’explosion Rock 1961 – 1966, Cité de la Musique, 221, avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris (M° Porte de Pantin), jusqu’au 15 juillet.

– Berenice Abbott / Ai Wei Wei, Galerie du Jeu de Paume, 1 place de la Concorde, 75008 Paris (M° Concorde), jusqu’au 29 avril. 

– Exhibition (l’invention du sauvage), jusqu’au 3 juin ; Patagonie et La pluie jusqu’au 13 mai, Musée du Quai Branly, 37 quai de Branly, 75007 Paris (M° Alma-Marceau).

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2 Réponses to “Neuf de Pâques – Bob, le Jeu de Paume et la Patagonie”

  1. thomas avril 15, 2012 à 20 h 48 min #

    Tout d’abord, bonne célébration de ce fameux anniversaire !
    Merci pour les conseils sur l’expo du quai Branly. L’invention du sauvage me semble vraiment une exhibition interessante ; regard sur l’Autre qui traverse les époques.

    Bon petit bois de pâques

    • mademoiselledupetitbois avril 15, 2012 à 20 h 51 min #

      Merci Thomas ! Bonne balade au Quai Branly alors et… Joyeuses Pâques (si jamais tu profites du calendrier des vacances scolaires)

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