Köszönöm ! La grande littérature hongroise

28 Nov

Un immense empire littéraire au cœur du XXe siècle (carte @atlas-historique.net)

Voilà d’excellents livres de saison qui seront parfaits avec un bon thé au coin du feu – si vous avez ça, d’abord bravo, puis ajoutez un apfelstrudel et le bonheur sera complet (sans cheminée, un bon vieux canapé c’est aussi bien, ne soyons pas snobs). Comme je porte une affection particulière à la littérature hongroise (et par extension à celle de la Mittle Europa), quand on me propose un ouvrage issu de ce territoire balkanique : je me précipite. Résultat : une pépite nouvelle, signée un certain Antal Szerb, publiée cet automne par les éditions Viviane Hamy, ainsi qu’une nouvelle publication du gigantesque Sandor Márai chez Albin Michel.

Un monde drôlement Szerb – Oliver VII

Remercions (Köszönöm = merci, donc) les éditions Viviane Hamy de poursuivre la quête de livres oubliés, ignorés, et pourtant exceptionnels. La maison vient de publier un troisième récit d’Antal Szerb (je vais lire les deux premiers très vite), dont la drôlerie et l’intelligence rayonnent à chaque page. Difficile de résumer cette fantaisie, mais allons-y…

Pour reprendre la formule consacrée made by Hamlet, il y a quelque chose de pourri au Royaume d’Alturie : ce petit pays imaginaire qui vit principalement du vin et de la pêche est sous le coup d’une conspiration visant à déposer son roi, Oliver VII. Le jeune monarque est, comme son peuple, peut-être un peu trop poète pour gérer les bonnes affaires de l’Etat. Aux cris de « Nous voulons des sardines libres ! », les insurgés veulent éviter la vente de leur territoire au riche Nordlande, bénéficiaire de l’ingéniosité de Coltor, homme d’affaires capable de faire fortune en inventant des cigarettes en tissu ou des murs en oignons. La situation est critique et l’Alturie connaît ensuite un autre danger : une joyeuse bande d’escrocs, sise à Venise. Cette intrigue hilarante et brillante rappelle énormément (c’est d’ailleurs à juste titre indiqué sur la quatrième de couv) les films de mon très cher Lubitsch, en particulier Trouble in Paradise (Haute pègre, 1932), où des escrocs opèrent aussi finement dans les palais de la Sérénissime.
Le ton, le style, le rythme et l’intrigue : tout fonctionne à merveille et résonne incroyablement aujourd’hui, quand des pays comme la Grèce ou l’Espagne (pays de poètes ?) se trouvent économiquement à la merci de prédateurs financiers. Pour mémoire : Antal Szerb a écrit ce roman-fable en 1942.
En lisant son parcours, j’ai (encore une fois) éprouvé une tristesse infinie. Le brillant homme, professeur d’anglais et d’allemand, auteur de quatre romans et de deux anthologies de la littérature, fut déporté en 1944 et mourut d’épuisement et de mauvais traitements en janvier 45, âgé de 44 ans. On ne saura jamais toutes les merveilles littéraires et artistiques dont la barbarie humaine aura privé ou privera encore le monde, au-delà du tragique pourtant déjà innommable de toute vie qui, comme celle de l’écrivain, s’éteint par la haine et l’absurdité.

La musique en or de Sandor – La sœur

Parfait contemporain d’Antal Szerb, Sandor Márai a connu un sort meilleur. L’auteur est désormais une institution dans son pays et dans le monde entier – là où sont du moins publiés ses romans. De la génération de Schnitzler et de Sweig, il s’inscrit parfaitement dans cette mouvance délicate et incisive de la littérature « du monde d’hier ».

Subissant comme Szerb les soubresauts politiques de son pays – la chute de l’empire austro-hongrois, la montée du fascisme, la guerre et l’instauration violente du communisme – il connaît un immense succès mais finit néanmoins par être disgracié par le régime et doit s’exiler en 1948. Ce n’est cependant qu’après sa mort, en 1989, que son œuvre est redécouverte, grâce notamment au travail d’Albin Michel en France. L’éditeur publie depuis, au fur et à mesure, tous ses romans, et c’est cette année au tour de La sœur
On retrouve dans ce roman la musicalité particulière de l’écrivain : cette douceur et cette acuité portée sur les sentiments et les émotions. En plein hiver de Seconde Guerre mondiale, un homme passe les vacances de Noël à la montagne. Le séjour n’est pas à la hauteur de ses attentes : le temps épouvantable l’assigne à résidence dans la pension qui se révèle minable. Parmi les vacanciers soumis à la promiscuité des lieux, se trouve un couple étrange et un grand musicien, dont la présence en ces lieux étonne le narrateur. Les événements mèneront ce pianiste à lui confier son histoire.
Savamment construit, ce roman se révèle une réflexion profonde sur la maladie, associée à la création artistique. Dans ce voyage à l’intérieur d’une âme bouleversée, le talent de l’écrivain s’exprime grandement, une fois encore. C’est assez sombre certes, mais c’est beau et mélancolique comme une sonate.
Rien à voir avec l’univers farfelu de Szerb donc, mais quelle écriture… faite de phrases pures et percutantes. Si vous ne connaissez pas Sandor Márai, je ne peux que vous recommander de lire, d’abord, Les braises. Un absolu chef-d’œuvre (mots pesés), concis, puissant, juste. L’un de mes romans préférés (bon, oui, j’en ai beaucoup) qui vous incitera nécessairement à plonger dans cette œuvre.

Enfin, je saisis l’occasion pour recommander également, encore, toujours, la fantastique Magda Szabó, auteur notamment de La Porte, dont je parlais ici. D’elle, sont à lire également Le Faon, La ballade d’Iza, ou encore La Creüside, réécriture inspirée de L’Eneïde et romanesque contestation féminine et anti-régime communiste. Son autobiographie portée sur l’enfance, Le vieux puits, est par ailleurs une magnifique immersion dans la culture hongroise et la tendresse éclairée d’une bonne éducation.

Chez ces trois auteurs-là prédominent une finesse, une sensibilité et une intelligence rares, portées d’autant plus haut qu’elles affrontèrent les différents systèmes politiques que ce pays a connus au XXe siècle. La Hongrie vit encore aujourd’hui une situation funeste (une extrême droite ultraconservatrice) : nous verrons si le XXIe magyar sera capable d’engendrer des écrivains de cette envergure – d’impressionnants résistants.

– Antal Szerb (1901 – 1945), Oliver VII, éd. Viviane Hamy, 220 p., 19 euros.

– Sandor Márai (1900 – 1989), La sœur, éd. Albin Michel, 301 p., 20 euros. Autres romans, dont Les braises et Métamorphoses d’un mariage, en livres de poche.

– Magda Szabó (1917 – 2007), La porte et autres romans, éd. Viviane Hamy et coll. de poche « Bis ».

– Bien sûr, il y a d’autres auteurs magyars, comme le génial Miklós Bánffy (éd. Phébus) ou le contemporain et plus ardu Lazló Krasznahorkai (Gallimard). Mais vous avez là une excellente base !

Ps. Je remercie ici tout particulièrement ma libraire préférée, Sarah. C’est à elle que je dois la découverte de Márai et de Szabó, et de tant d’autres écrivains qui me sont chers aujourd’hui. Je vous souhaite d’avoir dans votre vie une personne de si bon goût et d’une si grande finesse, qui sait partager la littérature avec douceur et intelligence. Elle officie à la librairie Eyrolles, boulevard Saint-Germain à Paris, et je vous engage vivement à aller lui demander conseil (nota d’importance : cette info-là n’est pas sponsorisée !)

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10 Réponses to “Köszönöm ! La grande littérature hongroise”

  1. Carmadou novembre 28, 2011 à 20 h 11 min #

    que de titres, je prends note, Sandor Marai, je connais pour avoir lu plusieurs de ses romans, les autres noms sont à découvrir…. Je suis moi-même en pleine lecture hongroise, un roman de Peter Nadas – le livre des mémoires.

    • mademoiselledupetitbois novembre 28, 2011 à 20 h 26 min #

      Bienvenue ! Et bien je ne connais pas Peter Nadas : alors je prends note à mon tour, merci beaucoup. D’ailleurs j’aime d’ores et déjà ce titre : « le livre des mémoires » est en soi un joli présage. N’hésite pas à me dire ton opinion quand tu l’auras terminé !

  2. PB janvier 31, 2014 à 12 h 00 min #

    Vous connaissez sûrement Frigyes Karinthy mais à tout hasard: avez-vous lu son désopilant roman Capilaria?
    Idem pour Hrabal, écrivain tchèque: à tout hasard: avez-vous lu Leçons de danse pour adultes et élèves avancés? Ce roman a été longtemps introuvable.
    Enfin, le Polonais génial; Stanislaw Jerzy Lec…?

    • mademoiselledupetitbois janvier 31, 2014 à 13 h 11 min #

      Bonjour, merci pour vos recommandations ! Oui Hrabal a été réédité chez Gallimard, et j’aime beaucoup. En revanche les autres auteurs me sont tout à fait inconnus… Donc je note (et n’oublie jamais mes notes). Merci encore.

  3. Passage à l'Est! avril 30, 2014 à 17 h 03 min #

    Je recherchais quelques informations sur Antal Szerb et c’est ce qui m’a mené ici. Je n’ai pas encore lu Oliver VII mais La légende de Pendragon et Le voyageur et le clair de lune, oui (beaucoup appréciés tous les deux). Je ne savais pas que Magda Szabó avait écrit une autobiographie donc je note apres avoir beaucoup aimé La ballade d’Iza et avoir été moins enthousiasmée par La porte. Si je peux me permettre de faire quelques autres recommendations d’auteurs hongrois, je dirais aussi Dezső Kosztolányi (Anna la douce; Kornél Esti; Le traducteur cleptomane), Ferenc Karinthy (le pere du Frigyes du commentaire précédent; Voyage autour de mon crane), Zsigmond Móricz (L’épouse rebelle), Ádám Bodor (La vallée de la Sinistra) et… plein d’autres encore.

    • mademoiselledupetitbois avril 30, 2014 à 17 h 27 min #

      Bonjour, merci pour ce commentaire fort instructif ! Je note toutes les recommandations – Kosztolànyi est dans ma bibliothèque, en attente…- sauf une : puisque j’ai lu et Adoré le Voyage autour de mon crâne, merci aussi de m’avoir rappelé cet excellente lecture.

    • Peter Bu avril 30, 2014 à 17 h 51 min #

      « Ferenc Karinthy (le pere du Frigyes…) » : pardon, mais c’est l’inverse.

      Ferenc écrit bien, mais le talent ne semble pas être héréditaire…

      A part cela, je viens de lire un étrange et remarquable livre de Tchèque Josef Schovanec, « Je suis à l’Est » relatant sa vie et son expérience de l’autiste.

      • Passage à l'Est! mai 1, 2014 à 16 h 47 min #

        C’est vrai, dans mon enthousiasme je me suis emmelé les pinceaux! Donc, pour récapituler, Capillaria et le Voyage viennent tous les deux du meme crane (celui de Frigyes). De Ferenc Karinthy (le fils), je n’ai encore rien lu mais j’ai vu plusieurs billets assez positifs sur Épépé ces quelques dernieres semaines.

      • Peter Bu mai 1, 2014 à 18 h 36 min #

        « Epépé » plait aux lecteurs sensibles à l’atmosphère oppressante des sociétés où l’individu, perdu dans la masse, ne compte pas beaucoup, mais ce roman est assez « linéaire », prévisible. Il vaut mieux lire Kafka… ou Schovanec, pour connaître une autre étrange vision du monde.

      • PB mai 1, 2014 à 19 h 36 min #

        Vous aimez Hrabal, Kafka … avant eux, il faut citer « Le brave soldat Schveik » de Hasek. Cela donne, dans l’ordre chronologique et aussi logique (toute l’histoire tchèque y est) Hasek, Kafka, Hrabal. (Quand Kafka lisait « Le Procès » à ses amis, ils riaient tous aux éclats. Trois auteurs comiques…) Les Tchèques considèrent Schvéik comme l’expression de leur âme – tout en se demandant s’il est vraiment idiot où fait semblant…

        Je vous ai un peu éloignée de la littérature hongroise… Puis-je tout de même ajouter que, pour moi, « Catch 22 » de Josef Heller est le « brave soldat Schvéïk » pendant la deuxième guerre mondiale?

        Vous pouvez aussi lire Mademoiselle Jolie Bois sur http://oto-rhino-laryngologie/2014/05/01/on-se-sauve-soi-meme-en-se-laissant-aimer-pour-cela-il-faut-du-cran-femme-on-en-a-18352265/

        Et, s’il vous reste un peu de temps (aurais-je l’impudeur de l’ajouter?) http://www.aneries-sur-les-femmes.fr

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