Les pendules à l’heure du féminisme

25 Nov

Meryl Streep, Julianne Moore, Nicole Kidman, trois femmes libres au service de trois histoires d'émancipation et de sacrifice féminins, dans le superbe film The Hours

Voici une petite tribune hors actualités culturelles, mais culturellement actuelle… Il y a des moments dans la vie où l’on reste sans mots, incapable de réagir face aux affirmations qui vous sidèrent autant que si vous croisiez un éléphant à la boulangerie du coin. Je rencontre trop souvent (à mon goût) d’hommes a priori pas stupides, cultivés, actifs, qui estiment que le féminisme n’a pas lieu d’être, que c’est une absurdité aujourd’hui – imaginez le revers de la main qui accompagne le propos.

Exemple de la femme artiste écrabouillée par la violente société de son temps : Camille Claudel

Oui, face à cette attitude, je reste comme deux ronds de flan (acheté à la boulangerie sans éléphant*). Comme le disait Gide, dans un débat il m’arrive de battre en retraite aussitôt, parce que je suis en proie au doute (et le doute protège de la bêtise dit-on). Sauf que là, quand même, c’est bien plutôt la consternation qui me rend mutique.  Au lieu de sonner les cloches à chaud donc, remettons quelques pendules à l’heure… Alors : qu’est-ce que le féminisme ? Et le féminisme est-il inutile ?

En ce jour de lutte contre les violences faites aux femmes, un petit rappel basique : le féminisme n’est pas l’outil vieillot de femmes frustrées ou moustachues mais le combat mené par des hommes et des femmes pour l’égalité homme/femme dans la société, pour que les droits (et les devoirs) de la femme soient les mêmes que ceux des hommes dans toutes les composantes de la vie sociale. Travail, santé, culture, citoyenneté, éducation… Bon, jusque-là on est d’accord, sauf qu’il s’agit aussi de répartition, et de place occupée dans la structure sociale donc, et familiale. Et si aujourd’hui nul ne conteste la possibilité pour les femmes de voter, d’être éduquée, de travailler : dans les faits l’égalité est loin d’être un acquis.
Je ne vous ferai pas un cours sur l’histoire du féminisme ou sur les batailles remportées, perdues, ou toujours remises sur le métier car toujours contestées – l’intérêt de la domination sert le pouvoir, qui dessert la justice. Et le pouvoir est toujours chasse masculine gardée à 95 % (je renvoie aux statistiques sur la représentation politique, sur la présence des femmes dans les conseils d’administration et autres inégalités salariales). Je rappellerai juste le propos de Françoise Héritier :

« L’inégalité homme-femme est au cœur de toutes les discriminations et de tous les racismes. »

Ça commence là. Voltaire, Condorcet, Sartre et tant d’autres bons hommes l’ont bien compris. Même Victor Hugo, pourtant pas acquis à la cause au début de sa carrière, a fini par se rendre à l’évidence. Je vous parlerai en revanche, car je constate que certaines vies sont en la matière plus épargnées et donc plus malvoyantes que d’autres, de ce qui m’a menée, moi, au féminisme.

Autre grande figure : Louise Michel, écrivain-communarde emprisonnée pour la bonne cause.

J’ai observé dans mon histoire la dépendance économique des femmes, le motus imposé aux femmes parce qu’elles étaient femmes, le confinement aux taches ménagères, l’interdiction d’exister pour soi, la violence et le mépris envers les femmes, l’inégalité de traitement et de salaire dans le travail, la culpabilité et la peur qu’éprouvaient ces femmes, la stigmatisation dès lors qu’elles sortaient du cadre, la masculinisation de celles qui, pour survivre à ce contexte, se sont adaptées plus que de raison aux valeurs masculines (La Boetie parle de servitude volontaire), devenant des ennemies pour elles-mêmes ; j’ai aussi observé la violence physique, la violence psychologique faite aux femmes – parce que, dans toutes ces circonstances, leur seul, principal tort étaient d’être femmes. Et que dire des conséquences sur les enfants… J’ai assisté à tout ça, je le vois encore et j’ai eu mon lot d’interdits en tant que femme, j’ai eu mon lot d’abus, de violences et d’injustices en tant que femme, et je suis une femme née en France, née dans la France urbaine des années 70, dans une société laïque, éduquée à l’école républicaine. Pas précisément ce que l’on pourrait qualifier de société archaïque. Et pourtant…

L’ostracisme envers les femmes, leur sexe, leur genre, leur nature prend aujourd’hui une forme fallacieuse. Dans le meilleur des cas et de façon très répandue, il ne dit pas son nom. Comme si certains hommes avaient une dent (mauvaise) envers leur mère, leur ex, leur sœur, tout ce qui tient de l’idée féministe est directement rejeté, balayé disais-je d’un revers de main méprisant. « Oui oh, une femme meurt des violences de son conjoint tous les trois jours en France, mais ce n’est pas la réalité ». Mais qu’y a-t-il de plus réel ? La précarité du travail à temps partiel ? Le chômage des femmes ? Le droit à l’avortement mis en péril ? Les lois égalitaires inappliquées ? Comme l’alcoolisme, la violence et la misogynie ne sont pas le seul fait d’une misère sociale. Elles traversent toutes les couches de la société. Que l’on vive dans un cadre protégé de ces atrocités, tant mieux, mais cela ne signifie pas qu’elles n’existent pas ou qu’elles ne nous concernent pas. Si tout ce que l’on ne voit pas n’existait pas, il ferait vraiment bon être aveugle. L’aveuglement volontaire, lui, est une faute lourde. Et sert la misogynie.

Sylvia Plath, poétesse en proie à la difficulté d'être (femme, aussi)

J’avancerai une hypothèse : les femmes se sont battues et ont commencé à exister pour elles-mêmes, en essuyant nombre de reproches – parents, époux, enfants : comme si, en s’appropriant un tant soit peu leur vie, elles niaient de ce fait la primauté prioritaire (sic) de leur cercle familial. Leurs époux et enfants, destitués à leurs yeux de leur condition de rois-soleils pour la femme-sujet jusque là à leur disposition, ont dû mal digérer le fait que leur épouse ou mère ne se contente plus de ces rôles, et ont traduit cette émancipation en motif irrecevable d’une relégation fantasmée à des places vécues comme subalternes. Pour rester au centre (ou le nombril), il ne reste plus que le mépris, la négligence ou la vie dure faite au bon-droit féminin, de quelque manière qu’il s’exprime. « Un égoïste c’est celui qui ne pense pas à moi » a dit un homme** : qu’est donc une femme qui ne pense pas d’abord aux hommes qui l’entourent ? Et, comme aussi l’ennemi (résultat de l’éducation) est aussi à l’intérieur : il ne manque pas de femmes pour condamner leurs semblables de jouir d’une liberté qu’elles n’ont pas reçue ou qu’elles ne se donnent pas à elles-mêmes.
Oui, cette hypothèse ne me semble pas absurde : j’ai perçu cette rancune, elle m’a même été clairement exprimée plus souvent que je ne l’aurais voulu, de la part de femmes et d’hommes qui affirmaient haut et fort aimer les femmes, ne pas avoir de problèmes avec elles et autres paroles faciles. Quand certains gars balancent rigolards : « quand même, on était plus tranquilles avant ! », d’autres préfèrent nier plutôt que de se sentir responsables (esprit de corps ?) ou partie prenante de près ou de loin d’un tel état des lieux. Au moins ressentent-ils un malaise ?

Un abruti m’a soutenu récemment (et pourtant comme je le disais plus haut, il n’était a priori pas stupide) qu’il était normal que les femmes subissent des freins dans leur carrière puisqu’elles faisaient le choix d’avoir des enfants, et qu’il était normal que leur retraite soit inférieure. Mais bon sang : ce sont aussi les enfants des hommes ! Et parmi ces enfants, il y a leurs filles, et leurs garçons… Quel sort réservent-ils alors à ces filles et à ces garçons ? Le sort de l’injustice, subie, infligée. Si l’éducation transmise par la femme à ses enfants a aussi à voir dans les modèles que l’on fait perdurer, que dire de l’attitude de ce genre d’homme-là…

Une chambre à soi et trois guinées… Virginia Woolf, autre figure finalement tragique

Il est difficile de s’extirper de ces carcans, il est difficile d’en prendre conscience, et il est encore aujourd’hui plus difficile d’être une femme qu’un homme, parfaitement. Alors oui, je suis devenue féministe – non pas pour m’aider ou pour revendiquer la femme comme victime (elle l’est ou l’a été, indéniablement), mais pour qu’en tant que femmes nous puissions devenir responsables de notre vie, de nos choix, de notre destin, au même titre que les hommes. Qu’on ait le droit de ne pas être irréprochables, aussi. Pour véritablement naître égales en droit. En un mot, pour la justice. Et non pour que les hommes me/nous considèrent comme une/des casse-couilles de première classe prêtes à jeter les hauts cris revendicatifs à la première occasion. A ceux-là, je leur dis : non, le féminisme n’est pas misandre, ce n’est pas non plus un vilain mot, et cet humanisme nécessaire n’a pas pour objet de crier haro sur tout ce qui porte une barbe et autres attributs virils (on aime les barbes et les attributs virils).
Maintenant, il y a des polémiques et des mouvements dont je me passerais bien : comme ce procès contre le mot « Mademoiselle » que je trouve idiot, nuisible et très loin des priorités, ou les vitupérations d’une horde de femmes blessées qui font du féminisme une arme de guerre vengeresse contre les hommes. Reste que, comme Gisèle Halimi, très bien informée sur ce sujet***, les hommes qu’il faut convaincre du bien-fondé du féminisme me paraissent, d’emblée, en déficit d’un petit quelque chose qui a son importance. L’humanisme, peut-être ?

– Comme il est toujours question de culture par ici, je recommanderai quelques livres (et il y en a beaucoup d’autres, mais disons que c’est une bonne base) :

– Siri Hustvedt, Un été sans les hommes, roman où bon nombre de mythes ridicules sont joliment démontés, éd. Actes Sud.

– Simone de Beauvoir of course, l’essai Le deuxième sexe est une lecture aussi passionnante qu’éclairante, Folio Poche.

Virginia Woolf, pour sa Chambre à soi toujours aussi pertinente et ces Trois guinées (de l’indépendance économique), Points Seuil.

– Camille Claudel, Correspondance édifiante avec sa mère et son frère Paul, Gallimard.

– Louise Michel, correspondance passionnante (avec Hugo notamment) : Je vous écris de ma nuit, éd. Max Chaleil.

– Sylvia Plath, œuvres complètes, coll. Quarto/Gallimard, dont le roman La cloche de verre (auparavant intitulé La cloche de détresse).

– The Hours (2002) film de Stephen Daldry adapté du roman de Michael Cunningham, autour de Mrs Dalloway de Virginia Woolf. Où il est question de la juste émancipation au prix de l’injuste sacrifice.

*** Gisèle Halimi, dans une passionnante interview « A voix nue » : sur France Culture.

** On m’a dit que cet homme était Fellini, puis Buñuel, mais il paraît que c’est Labiche. Désolée de ne pouvoir apporter la vérité sur cette attribution incertaine.

* Il va sans dire que les ronds de flan n’ont rien à voir avec la pâtisserie ! C’était pour la blague pourrie, voyons…

Ps. Les illustrations choisies valent hommage au destin et à l’œuvre de femmes exceptionnelles en proie, chacune à sa manière, à la violence.

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5 Réponses to “Les pendules à l’heure du féminisme”

  1. quenotte novembre 26, 2011 à 13 h 55 min #

    Magnifique plaidoyer!

  2. mademoiselledupetitbois novembre 26, 2011 à 14 h 04 min #

    Merci Mademoiselle ! :-)

  3. bullesdinfos novembre 26, 2011 à 17 h 38 min #

    Pas mieux, très beau texte.

Trackbacks/Pingbacks

  1. Femmes, femmes, théâtre et femmes « Mademoiselle du Petit Bois - mars 8, 2012

    […] la question, je vous renvoie à l’article que j’écrivais le 25 novembre dernier, autre journée consacrée particulièr… et signalerai, vivant à Paris, que l’Hôtel de ville et les mairies d’arrondissement […]

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