Orsay donc à côté du Grand Palais, l’Orangerie ?

14 Nov

Dans les salons d’Orsay le lustre d’antan est toujours bien présent, mais dynamique

Nous n’avons pas conscience, nous autres Parisiens, de la valeur que recèle cette ville au kilomètre carré. Ce qu’on note presque sans faute en revanche, ce sont les embouteillages, le métro puant, les bus blindés… Mais enfin : peut-être est-ce préférable, car si l’on mesurait tous les trésors disséminés dans la cité, ce serait vertigineux. C’est néanmoins de ce vertige que j’ai été saisie ces jours derniers, entre le musée d’Orsay, l’Orangerie et le Grand Palais. Pas de syndrome de Stendhal pour autant, même si j’avoue que je serais bien curieuse de voir ce que ça fait. J’ai juste été (et c’est beaucoup) éblouie par ces trois visites, à ne pas rater.

– Menez grand train à Orsay

L’ancienne gare vient de se donner un sérieux coup de neuf. Les espaces d’exposition ont été repensés, les murs repeints… Et c’est une réussite : les cimaises colorées permettent à la munificente collection permanente de briller d’un nouvel éclat. Comme je venais de voir l’expo Beauté, morale et volupté, j’ai limité la promenade (la rétine sature et on ne voit plus rien) mais je n’ai pas résisté à l’attrait des NabisValloton, Vuillard, Denis, et surtout mon très cher Pierre Bonnard. De cette peinture intimiste, subjective, influencée par les estampes japonaises et créée entre 1888 et 1900, une œuvre suscite particulièrement mon admiration autant que mon affection (allez savoir pourquoi).

Enfant au pâté de sable (1894, panneau décoratif, détrempe à la colle sur toile)

Mais il y a aussi La toilette (Marthe, son épouse, qui me rappelle toujours ces lignes de René Char), La maison de Misia (Sert, autre muse du peintre) et moult splendeurs. En déambulant de ce côté Seine, au niveau 2, sur le départ j’ai quand même croisé l’absolu Van Gogh dont la peinture resplendit sur ce bleu tantôt gris, tantôt pétrole, presque vert des cimaises dont les variations de couleur épousent les sélections du musée. Une réussite, disais-je. Grand luxe.

– Faites-vous cueillir à l’Orangerie

Pour aller du musée d’Orsay à l’Orangerie, traversons le pont des Arts (pour l’hommage rituel à Vercors*), le Louvre (pensée pour la reine d’Alexandre Dumas), les Tuileries (où toujours saluer mon pote le Bel Costumé de Dubuffet) et hop, au lieu d’aller au Jeu de Paume, bifurquons cette fois sur la gauche, direction l’Orangerie. Cet établissement, plus discret que les autres, est une extension d’Orsay qui réserve son lot d’émerveillements.
Parce que les Espagnols sont gnols comme disait Desproges, je me suis rendue avé « El Papá » (mon père, pas le pape) à la bien nommée exposition L’Espagne entre deux siècles – 1890-1920. Deux visions s’y confrontent : l’Espagne noire, avec ses mendiants et les sombres représentations de la réalité brutale de l’époque ; l’Espagne blanche, où la sérénité domine avec portraits et scènes lumineuses. Ces peintres, pétris des visions de Goya et El Greco, sont tous venus à Paris chercher l’émulation. Les genres se croisent, et l’on retrouve bien sûr Picasso et Dali. Mais voici les grandes découvertes : Ignacio Zuloaga (son Anna de Noailles est superbe), Ramon Casas y Carbo (La Paresse fabuleuse), Anglada-Camarasa (ses formes vaporeuses), le plus connu Julio Gonzalez et surtout, surtout, Joaquin Sorolla et son art de lumière et de vent. Si jamais vous allez à Madrid, sortez des clous et allez voir sa maison-musée : una maravilla (une merveille). Entre symbolisme, impressionnisme et cubisme, cette expo montre aussi, au-delà, la singularité de cette peinture ibérique. ¡Precioso!

L’Instantané, Biarritz, de Joaquin Sorolla (1906). Les œuvres de l’artiste sont à découvrir absolument, pour le ravissement.

Comme cette exposition est riche mais de taille raisonnable, l’exploration de la collection permanente est tout à fait possible. Et là, combien de Renoir et de Cezanne ! On ne s’y attendait pas. Quel plaisir aussi de trouver quelques œuvres d’André Derain, figure de peintre que j’aime particulièrement, puis Chaïm Soutine et ses visions distordues. Pour clore la visite, j’ai dû garder le meilleur pour la fin sans le savoir : je n’avais jamais vu les Nymphéas de Monet en vrai.
L’ensemble monumental (deux salles réservées à ces huit panneaux) représente, dans l’espace silencieux et tamisé du musée, un rêve à portée de vision.

Evidemment vu comme ça… Ici comme en général, la peinture est vivante : allez la voir en vrai.

Dès lors que l’on accepte de se perdre dans ces eaux bleutées, sous ces saules penseurs, on sort véritablement de la réalité. Pour ma part j’ai presque éprouvé la fraîcheur de la rosée des Matins clairs, et (tant pis si je parais tartignolle) les larmes ont commencé à mouiller mon regard. De l’émotion, suscitée par la beauté, tout simplement. Et c’est énorme.

– Fondez sur le Grand Palais

Femme à l’éventail, Picasso (1905)

Retrouvons nos esprits car l’exercice est une gageure : il s’agit maintenant de se frayer un chemin à pinces entre les flots de bagnoles pour traverser la place de la Concorde (où se dresse quantité de symboles phalliques si vous faites gaffe). Mais ça en vaut la peine : on arrive au Grand Palais.
Je ne vous présente pas ce haut lieu d’expos-événements. En ce moment est proposée la Collection Stein (les american frères Michael et Leo et leur sœur Gertrude, mécène-écrivain amie des peintres et donneuse de leçons à ses heures, notamment pour Hemingway). Baptisée Matisse, Cezanne, Picasso, l’accrochage n’offre, en fait, que très peu d’œuvres de Cezanne (trois pommes, une toile de baigneurs et une montagne Sainte-Victoire pour ainsi dire – vous me direz, c’est déjà pas mal). Mais il y a beaucoup d’autres signatures, et l’expo est dense – aussi deux visites valent mieux qu’une (en nocturne le jeudi, c’est plus tranquille).
Je glisserai sur Matisse et Picasso pour lesquels la promenade est loin d’être décevante, en mentionnant seulement les dessins du premier et cette Femme à l’éventail (que les lecteurs de Kundera en poche connaissent bien, clin d’œil appuyé). Mais j’ai davantage apprécié les surprises : encore Renoir, Degas (son art de la posture et des nœuds – j’aime les nœuds, même si d’après l’ami André faut pas que je le dise trop fort), puis, dans un tout autre registre : Gris et Picabia. Vous allez me dire : « Encore des Espagnols ! » Mais Francis Picabia était français (son nom venant du grand-père cubain peut susciter la confusion, c’est vrai).

Plus je le découvre, ce Picabia, plus je l’aime. Ce gars-là me surprend par sa technique comme par son ironie. Il y a un rire sauvage, dans sa peinture. Cet été à Madrid au Musée Reina Sofia, à part la découverte du Transsibérien de Cendrars et Delaunay (ici), l’une de ses œuvres m’avait stupéfaite :

La révolution espagnole, selon Picabia (1936-1937). En vrai, elle fout vraiment les jetons.

Je me permets la digression car elle n’est pas exposée au Grand Palais, mais il y en a quelques autres de cet artiste qui saisissent autant (impossible d’en trouver les images sur le web, désolée).
D’autres œuvres en revanche m’ont laissée de marbre : Pavel Tchelitchev, et les sculptures à l’effigie de Mme Stein, qui au fur et à mesure de l’expo m’est apparue toujours plus antipathique… Je ne crois pas que son physique ingrat y soit pour quelque chose (ce sont des choses qui arrivent), je penche plutôt pour sa manière de tirer la couverture constamment – j’aime pas les gens qui tirent la couverture. De surcroît, il semble que je sois hermétique à sa poésie. « Les pigeons sur l’herbe rase hélas », répété trois fois : je dois être trop jeune pour comprendre (ou pas assez Mallarméenne, mon cher André, autre clin d’œil appuyé).

Bref, comme vous avez pu le constater, ces trois lieux offrent un voyage émotif en couleurs, matières et fortes impressions dans le temps, entre deux siècles, le XIXe finissant et le XXe bouleversant. Les musées se trouvent à un jet de pierres les uns des autres, et pendant ce jet de pierres, que de beautés semées sur la route encore. Intérieur/Extérieur, jour et nuit : éblouie, disais-je plus haut, et c’est cette ville riche d’offrandes accessibles qu’il est bon, dans la course quotidienne, de rappeler à nos bons souvenirs. Tout de même : quelle chance d’être à Paris ! 

– Musée d’Orsay, 1 rue de la Légion d’Honneur, 75007 Paris, métro Solférino.

– Musée de L’Orangerie, Jardin des Tuileries, Place Concorde, 75008 Paris, métro Concorde ou (jolie balade de 5 minutes) Tuileries.

– Grand Palais, Avenue Winston-Churchill, 75008 Paris, métro Champs-Elysées Clémenceau.

* De Vercors, outre le très reconnu Silence de la mer, lire absolument La marche à l’Etoile, sublime et très court texte sur la France, l’amour qu’on peut porter à sa culture, et les désillusions inévitables (souvent vendu de pair avec Le Silence, ed. Le livre de poche)

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2 Réponses to “Orsay donc à côté du Grand Palais, l’Orangerie ?”

  1. Bombay Magic novembre 18, 2011 à 14 h 39 min #

    Merci merci, je vais recommander ce blog à Maison de la France (l’organisme chargé de fourguer la France aux coréens, indiens, singapouriens, Hongkongais, Dubaiites et j’en passe) :-)

  2. mademoiselledupetitbois novembre 18, 2011 à 16 h 06 min #

    Woooo, quel honneur de « fourguer » ces belles choses via la Maison de la France ! Avec plaisir ! Merci à toi :-)

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