Morale pour moral : beauté et volupté au musée d’Orsay

30 Oct

Pour l'affiche : Sainte-Cécile (détail) de Waterhouse, inspiré par The palace of arts, poème de Tennyson

Il y a des moments où la beauté se fait essentielle, où il est vital de s’en entourer. Cette semaine j’ai (encore) trouvé de quoi m’éloigner des laideurs du monde, au Musée d’Orsay. L’exposition Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde est consacrée à « l’art pour l’art » britannique, autrement dit l’Aesthetic Movement des années 1860 à 1890.
Autour des aphorismes plus ou moins inspirés d’Oscar Wilde sur la création, fleurissent sous mon regard enchanté nombre de merveilles : arts décoratifs (mobilier, porcelaines et chinoiseries blanches et bleues, tissus et papiers teintés de japonisme), sculptures, et peinture. Et pourtant, mon goût va davantage à la simplicité épurée d’une Charlotte Perriand par exemple. Mais bon : si les objets sont inutiles, la seule excuse valable à leur existence est l’admiration qu’on leur porte – ce qui leur confère de fait une utilité, nous dit le touche-à-tout William Morris.

"Jasmine", papier peint-peint de William Morris, artiste entrepreneur en ornements

« Au mieux, l’art ne peut pas être autre chose qu’un moyen d’oublier un moment le désastre humain », disait l’écrivain Isaac Bashevis Singer*. Morale pour moral donc, ici le précieux bric-à-brac exposé révèle la poétique d’artistes préoccupés par le désir d’échapper à la laideur et au matérialisme. C’est efficace : les Rossetti, Morris, Burne-Jones et autres Moore ont bataillé ferme contre la critique de l’époque (dont le célèbre Ruskin, à côté de la plaque) pour imposer leur style, et la beauté finit par régner en maître.

Les œuvres – lascivité des représentations, lyrisme des vestales grecques, élégance des paons ornant les salons… – sont brillamment mises en valeur par une scénographie gracieuse et (quel plaisir !) très riche en informations. Les murs sont par exemple habillés du vert que l’on retrouvait sur les tentures de soie de la Grosvenor Gallery, haut lieu de sécession pour ces artistes en butte avec la bienséante Royal Academy. So chic.

Dans la salle "Beautiful people", face à Kate, la fille de Charles Dickens peinte par Millais : la mode de l'époque. Plis "Watteau", dentelles, boutons, smoke… "Type de vêtement informel" est-il dit (!)

« L’originalité que nous réclamons à un artiste, c’est celle du traitement, pas celle du sujet, seuls les gens qui manquent d’inspiration inventent. On reconnaît le véritable artiste à la façon dont il utilise ce qu’il s’annexe, et il s’annexe tout », dit Wilde dans une critique. Certains s’inspirent alors de poèmes. Waterhouse fait appel à l’imaginaire de Tennyson, et Whistler trouve une résonance chez Swinburne, l’ami poète avec qui il découvre les textes de Théophile Gautier à Paris. So british again, le paradoxe : c’est ce peintre américain infiltré chez les English qui a suscité chez moi, sur ce riche sentier de beautés, la plus vive admiration.

Symphonie en blanc n°2 de Whistler (1864), titre inspiré du poème de Gautier ("Symphonie en blanc majeur") et cadre original portant celui de Swinburne, "Before the mirror". "Love, is there sorrow hidden, /Is there delight?"

James Abbott NcNeill Whistler (1834 – 1903) quitte le Massachusetts pour la Russie et l’Europe, et s’installe définitivement à Londres en 1856. Là, en dandy affirmé, il prend bonne part à la vie mondaine – disputes, polémiques, bons mots, railleries… Si l’on croise d’autres beautiful people (du nom d’une salle consacrée aux portraits), c’est ce personnage qui fascine, autant que sa peinture. Pour reprendre le mot de Wilde, il s’annexait tout en effet, comme les poésies anglaise et française et la musique, à laquelle il a emprunté l’harmonie des compositions et son vocabulaire pour les titres de ses toiles. Il s’empare au passage de l’association des sens (couleur + son par exemple) appelée synesthésie, ce phénomène neurologique reconnu aujourd’hui étant, à l’époque, une notion très discutée.

Les Symphonies du peintre, en blanc n°1, n°2, provoquent instantanément le recueillement. De même que face à ses Nocturne en bleu et or (Le vieux pont de Battlesea), ArrangementsEsquisse pour rose et argent (La princesse au pays de la porcelaine), ou encore Esquisse pour le balcon : le regard plonge, la bouche s’entrouvre, l’imagination s’envole, on est béat (moi, tout du moins ! Et je vous engage donc à aller tenter l’expérience).

Whistler again : Esquisse pour le balcon (1867-70)

Je ne peux donc qu’être en désaccord avec le barbant Ruskin quand il accuse Whistler (en 1877) « de facturer deux cents guinées pour jeter un pot de peinture au visage du public ». Le peintre l’attaquait d’ailleurs en justice pour diffamation l’année suivante et gagnait le procès, quitte à perdre bien plus que… deux cents guinées. Dans la Pall Mall Gazette, Oscar Wilde écrit : « A mon avis, Whistler est assurément un des plus grands maîtres de la peinture. Et je me permets d’ajouter que cet avis, M. Whistler lui-même le partage tout à fait. » Pareil : voilà qui redonne le moral.

– Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde, exposition au Musée d’Orsay, 1 rue de la Légion d’Honneur, 75007 Paris, métro Solférino, jusqu’au 13 janvier.
– Algernon Swinburne, poète « décadent » selon son temps, faux-sulfureux selon Wilde, sauvé des eaux par Maupassant à Etretat…  Poèmes choisis, éd. José Corti.
– En résonance avec Whistler, un livre brésilien contemporain plutôt réussi (sorti l’an dernier) : Des roses rouge vif, d’Adriana Lisboa, éd. Métailié. Et les films de James Ivory, of course.

* Isaac Bashevis Singer (1902 – 1991), écrivain polonais naturalisé américain écrivant en yiddish, sur lequel je reviendrai nécessairement.

Birds, tapisserie, William Morris. Moralité de l'artiste : "Si vous voulez une règle d'or qui s'applique à tout, ne possédez rien chez vous qui ne soit utile, ou que vous n'estimiez beau."

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3 Réponses to “Morale pour moral : beauté et volupté au musée d’Orsay”

  1. Bombay Magic novembre 11, 2011 à 16 h 04 min #

    Et voilà, je suis super frustrée!

    • mademoiselledupetitbois novembre 11, 2011 à 16 h 36 min #

      Oh ben je suis bien désolée ! Mais c’est jusqu’en janvier : une petite visite en France peut-être pour les Fêtes…?

Trackbacks/Pingbacks

  1. Orsay donc à côté du Grand Palais, l’Orangerie ? « Mademoiselle du Petit Bois - novembre 14, 2011

    […] collection permanente de briller d’un nouvel éclat. Comme je venais de voir l’expo Beauté, morale et volupté, j’ai limité la promenade (la rétine sature et on ne voit plus rien) mais je n’ai pas […]

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