Hubert, Kessel et la Rose de Java

14 Oct

D’emblée, il n’a pas l’air commode. Mais il ne faut pas se fier aux apparences – leçon apprise depuis bien longtemps déjà (car « entre juger et être heureux », pas vrai…?), et quelle merveilleuse surprise que cette rencontre, de celles qu’on ne peut faire, je crois bien, que dans une ville telle que la mienne… En sortant d’un rendez-vous presse au bar du Lutetia, je décidai il y a quelques jours de faire un petit tour sous la pluie. Mes pas me guidèrent alors jusqu’à la Rue Campagne-Première. Une halte s’imposait, car pour qui est sensible à l’histoire artistique de Paris, ce nom fait aussitôt vibrer l’imagination. J’entreprenais la rue, et paf, première surprise :

Autel à l'hôtel

Un hôtel, des surréalistes, l’entre-deux-guerres libre et audacieux : je garderai pour moi mes divagations imaginaires… Je repris la marche, quelque peu déçue, ensuite, de ne pas trouver de plaque honorant l’atelier de Man Ray, où il photographiait la belle et talentueuse Lee Miller (à qui il doit d’avoir sorti de sa poubelle les clichés surexposés qui devinrent des œuvres d’art… ce qu’il s’est bien gardé de répéter par la suite !). Mais j’arrivais à la hauteur d’une vitrine tout à fait séduisante : celle de la librairie La Rose de Java.

Un temple comme on les aime

Bouquins d’occasion, nouveautés, et une palanquée d’ouvrages à la gloire de Joseph Kessel. Je me rappelai aussitôt l’admiration de l’ami Raphaël au sujet de l’écrivain-journaliste et entrai. Là, le libraire, légèrement dissimulé derrière son ordi, me salua et retourna à ses affaires. « Hmm, pas franchement chaleureux, le monsieur », me dis-je, tout en appréciant qu’il ne harcèle pas sa clientèle potentielle. Comme, ai-je annoncé plus haut, je ne m’arrête pas aux apparences, je parvins à engager la conversation. Et là, messieurs-dames, c’est tout un pan de l’histoire littéraire de la ville qui s’ouvrit à moi.

Il y a des vies qui sont marquées à l’encre bleue de l’amitié indéfectible. Hubert, le libraire, est de celles-là, qui fut l’ami proche et dévoué de Joseph Kessel. L’écrivain-journaliste lui offrit, outre son affection en toute réciprocité, le manuscrit de La rose de Java, et c’est in memoriam qu’il a baptisé sa boutique du nom de ce roman. Sur Kessel, son œuvre, sa vie et les moments partagés, une fois la confiance établie, Hubert se fait disert et… passionnant. Je ne raconterai pas toutes les anecdotes qu’il a généreusement partagées avec moi, seulement évoquer les histoires de fêtes parisiennes avec Brassens, Audiard et… Barbara ! Devant mon sursaut à l’évocation de la dame en noir, il se rappelle. « J’étais tout jeune et un soir, je lui ai dit : “Madame, je suis amoureux de vous”. Elle répondit : Oh… mon petit ». Je frémis aussi avec le nom de Chagall, qui lors d’un week-end à Saint-Paul-de-Vence lui offrit en souvenir l’une de ses œuvres.

Hubert, dans ce désordre joyeusement ordonné de La rose de Java

Fumant sa clope devant la vitrine, Hubert raconte tout ça avec enthousiasme, mais aussi avec grande simplicité, sans tape-à-l’œil. Sorte de discret « gardien du temple » littéraire de Jef, petit nom de Kessel, il ne saurait recommander une œuvre plutôt qu’une autre (voyez donc la vitrine ci-dessous). Mais citons néanmoins Les mains du miracle [Raphaël… mes hommages], Le lion bien sûr, et Belle de jour (que vous connaissez au moins pour Catherine Deneuve dans le film de Luis Buñuel), ainsi que les reportages journalistiques du grand voyageur. Après une première publication, l’expert-libraire travaille en ce moment à une bibliographie exhaustive de l’œuvre kesselienne. Mais on l’exhorte à écrire ses souvenirs, qui apporteraient, à n’en pas douter, un témoignage éclairant sur le personnage et cet épisode de la riche vie artistique parisienne. « Boh, ça n’intéresserait personne… », qu’il me dit. « Pensez-vous ! », que je lui réponds vivement. Il paraît que je ne suis pas la seule…

Hubert a ouvert sa boutique il y a sept ans, après avoir été bouquiniste sur les quais. Le Parisien réalisait avec La Rose de Java son rêve d’enfant, « mais c’est difficile, les librairies du 5e ferment les unes après les autres, et les affaires vont mal. » La faute à cette crise honnie, aux budgets familiaux en conséquence resserrés, et aussi, m’est avis, au confort d’achat sur Internet qui – ça se paie autrement – prive les lecteurs de rencontres aussi exceptionnelles que celle-ci. Le loyer est difficile à payer, Hubert risque de mettre la clé sous la porte. Aussi je vous encourage vivement à aller faire un tour dans sa librairie, à acheter vos livres auprès de ce véritable libraire, passionné, éclairé, rare. Vous contribuerez ainsi à la sauvegarde de cette profession devenue presque sacerdotale et, au passage, à la préservation de ces belles épopées littéraires ! Utile et agréable.

Ps. Merci à l’ami Raphaël (donc) de m’avoir sensibilisée à l’œuvre du grand Joseph… Ce que j’aurais raté !

– La Rose de Java, 11 rue Campagne-Première, 75005 Paris. Métro Raspail. Ouvert du lundi au vendredi de 11 heures à 18h30, samedi de midi à 17h30.

– Joseph Kessel : conseils de lecture à demander au libraire !

Tout ce que vous pourriez vouloir savoir sur Joseph Kessel, c'est là.

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8 Réponses to “Hubert, Kessel et la Rose de Java”

  1. Raphael de Bengy octobre 14, 2011 à 15 h 33 min #

    Un grand Merci mademoiselle ! pour cet article qui permettra à d’autres de découvrir la Rose de Java, Les mains du miracle, entre autres merveilles de Kessel !

    • mademoiselledupetitbois octobre 14, 2011 à 15 h 37 min #

      La prochaine fois qu’on se voit on lèvera nos verres à ce grand Joseph-là ! Mais il faut absolument que tu ailles rencontrer Hubert.

  2. Hubert octobre 27, 2011 à 10 h 44 min #

    Bonjour,
    J’ai découvert ce charmant portrait en faisant une recherche sur google…. Grand merci !
    A bientôt si vous passez rue Campagne Première…

    Hubert de La Rose de Java

    • mademoiselledupetitbois octobre 27, 2011 à 11 h 43 min #

      Bonjour Hubert ! Le plaisir (manifeste) a été pour moi. Je reviens très prochainement vous rendre visite – j’eus aimé passer plus tôt pour vous informer de vive voix de ce billet, mais ça m’a été impossible je le regrette. Mais : Bientôt !!! Bien à vous, A.

      • Hubert octobre 27, 2011 à 13 h 15 min #

        J’ai beaucoup aimé ce « billet », notamment la première phrase qui m’a fait sourire… « D’emblée, il n’a pas l’air commode.  » C’est souvent ce que l’on dit de moi… Et vous avez raison de dire, « mais il ne faut pas se fier aux apparences » ! Je peux parfois paraitre un peu « ours mal léché », il faut bien l’avouer, mais ce n’est qu’une apparence… quoique…;-)
        Bien à vous
        Hubert

  3. Jean-Philippe Arpagaus octobre 27, 2011 à 19 h 11 min #

    Bonjour Mademoiselle. Très bel article que mérite bien Hubert que j’ai connu à peu près dans les mêmes conditions que vous. La prochaine fois que vous passerez à la Rose de Java demandez-lui aussi de parler de Déon, qu’il connaît également (je ne crois pas trahir de secret), ou encore de Blondin. Sans parler de Montfreid, ami de Kessel ! Vous verrez, c’est tout aussi passionnant. Et leurs ouvrages sont là, à disposition.
    Bien à vous.
    Jean-Philippe

    • mademoiselledupetitbois octobre 27, 2011 à 19 h 25 min #

      Bonjour et merci ! Mais oui, nous avons aussi évoqué Déon et les Hussards (on dirait un titre de bouquin tiens), mais je ne voulais pas tout livrer non plus : il s’agit de donner envie d’aller le rencontrer ! Parce que (clin d’oeil au commentaire de l’intéressé ci-dessus), ce monsieur n’est pas « ours mal léché » du tout, allons.

  4. Hubert octobre 27, 2011 à 19 h 57 min #

    Bigre ! J’ai rarement eu autant d’éloges ! Merci à Mademoiselle de penser que je ne suis pas un « ours mal léché » ;-)
    Merci également à Jean-Philippe que j’apprécie particulièrement et lors de ses visites à La Rose de Java, nous avons de longues et passionnantes conversations à propos des auteurs que bien souvent, nous avons en commun. Bien sur Michel Déon ou Antoine Blondin, Henry Miller ou Lawrence Durell… Jef Kessel et naturellement Henry de Monfreid… Mais les bougres sont si nombreux… Je pourrais aussi citer Paul Morand, Jacques Chardonne, Roger Nimier, Alphonse Boudard ou René Fallet…

    Belle soirée,
    Hubert

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