Lacan + Kundera = Salomé, le désir et l’âne intégral

8 Oct

Objet petit a… Ahhh, ça fout les boules, n’est-ce pas, un titre pareil. Lacan + Kundera : rien qu’avec leur aura, ceux qui ne connaissent pas se disent « Uf, pas pour moi ! » C’est vrai, Lacan ça peut être compliqué… Mais il fait partie de l’actualité éditoriale. Je saisis donc cette occasion pour proposer une réflexion souriante (et de l’actu, toujours) sur ce qui nous anime tous : le désir, le besoin de reconnaissance qui suit, et les risibles amours qui en découlent. Vous allez voir, avec Kundera et d’autres gars sympa comme Wilde et Voutch, c’est limpide. Et ça concerne TOUT LE MONDE.
[En plus, c’est le week-end, on a le temps de lire et de réfléchir, manière de vous dire que le papier est long, et bon. Hum.]

Objet petit a, objet du désir

Objet petit a, donc… Objet du désir… Soit le désir de l’autre, envers l’autre, au-delà de sa représentation réelle, tel que l’a établi Jacques Lacan  (1901 – 1981). Bon, contrairement aux apparences – un obcur théoricien replié sur ses abstraites idées –, Docteur Lacan a contribué, a même été à la source du croisement des disciplines que sont psychanalyse, psychiatrie, arts et littérature – mais bien sûr qu’il y a un lien enfin, de Georges Bataille à Michel Foucault, au moins.

« Mon coach pense que vous êtes un margoulin. » (Voutch) … Pas nous !

Dans son parcours, le psychiatre clinicien a d’abord réconcilié la philosophie allemande avec la psychanalyse (en s’appuyant sur Hegel), réajusté la pensée de Freud (molestée par diverses traductions boîteuses), fréquenté les surréalistes, puis investi le travail linguistique de Ferdinand Saussure, les recherches de l’ethnologue Claude Levi-Strauss, et s’est penché sur la symbolique. De là l’équation « imaginaire/symbolique/réel » (je résume, il va sans dire). Avec tout ça, Jacques Lacan fut donc le maître d’œuvre d’une ouverture d’esprit(s) dont l’influence inestimable, dans tous les sens du terme, se déploya tout à fait à partir des années 50 et jusqu’à sa mort, il y a pile trente ans. Commémoration donc en cette rentrée, raison pour laquelle on voit surgir bios, essais et diverses publications. Bref, voilà pour les grandes lignes. Je ne comprends pas grand chose à ses écrits j’avoue, mais certaines idées me parviennent quand même… Et force m’est de constater que son travail m’a diablement aidée dans la pratique (« j’ai testé pour vous »). Loin, loin d’être vain, même si pour ma part je suis loin, loin du compte ! L’une des idées clés, c’est l’intérêt porté à la parole, car l’inconscient est structuré comme un langage. La parole, son expression, sa résonance, sons et concepts signifiants – on fait là ce petit tour en linguistique – se rapportant au désir. « Imaginaire, symbolique, réel » ?

« Je suis Salomé, fille d’Hérodias,
princesse de Judée »
(L’entêtement qui tue)

Sur l’expression du désir, prenez le répertoire théâtral par exemple. Combien de personnages en subissent les affres – pouvoir chez Shakespeare (Macbeth), amour sous toutes ses formes chez Racine (Bérénice)… Intarissable source d’inspiration quelle que soit l’époque, avec pour point de départ-pinacle les tragédies grecques.
Lacan a d’ailleurs mené un séminaire à propos d’Antigone – pièce de Sophocle (lisez Sophocle !) où le désir  – n’y entendez pas ici seulement amoureux ou sexuel eh oh – mène à l’opposition, à l’affirmation de soi (contre les autres donc), et tout droit à la tragédie cause entêtement. Parce que les dieux sont défiés (et la loi divine). Jacques a dit : « (le personnage) Antigone mène jusqu’à la limite de l’accomplissement de ce que l’on peut appeler le désir pur, le pur et simple désir de mort comme tel. Ce désir, elle l’incarne. » (Léthique de la psychanalyse. Le séminaire, livre VII).

Ce Saint de Jean-Baptiste contre le sein de Salomé (école italienne, suiveurs de Giovanni Pedrini Giampetrino, circa 1520-1540)

Le désir qui défie un dieu et mène à la mort : c’est aussi ce que vit Salomé, ici dans la version d’Oscar Wilde que j’ai pu découvrir à travers Richard Strauss à l’Opéra Bastille*. Fille de sa mère Hérodias, cette Salomé de princesse de Judée s’entête pour la tête de Jean-Baptiste (aka Iokanaan en hébreu) pour lequel elle craque, et perd la sienne au passage… Figure de femme « naturelle, c’est-à-dire abominable » pour reprendre le mot de ce salaud de Baudelaire, elle venge au premier degré son désir contrarié (elle est rejetée) en le satisfaisant autrement (elle obtient qu’on lui coupe la tête et qu’on la lui remette sur un plateau d’argent), manière de pallier l’échec en réalisant son fantasme. D’Eros à Thanatos, de la pulsion de vie à la pulsion de mort. Dans le genre, on pourrait citer Médée aussi. [Oui, l’histoire et la création écrites par des hommes portent un sacré lot d’abominations sur les femmes… Mais enfin : les hommes ne sont pas épargnés, nous consolerons-nous. Voyez le psychotique et concupiscent Hérode, oncle-beau-père de Salomé… Bientôt au ciné par Al Pacino incarné**]

Dans le texte écrit en français en 1891, Wilde, en mettant l’accent sur l’hystérie de la jeune fille, est dans son temps : à la fin du XIXe siècle, les travaux de Charcot et de la psychanalyse sont à la mode. La pathologie prend le pas sur la démonstration prosélyte de l’épisode biblique (in Evangile, Luc, Mathieu). La messe est dite par Salomé elle-même :

« … Pourquoi ne m’as-tu pas regardée, Iokanaan ? Si tu m’avais regardée, tu m’aurais aimée. Je sais bien que tu m’aurais aimée. Et le mystère de l’amour est plus grand que le mystère de la mort. Il ne faut regarder que l’amour. »

« Ah, j’ai baisé ta bouche, Iokanaan, j’ai baisé ta bouche.

Il y avait une âcre saveur sur tes lèvres. Etait-ce la saveur du sang…? Mais peut-être est-ce la saveur de l’amour.
On dit que l’amour a une âcre saveur… Mais qu’importe ? Qu’importe ?
J’ai baisé ta bouche, Iokanaan, j’ai baisé ta bouche. »

Les vicissitudes (vices et attitudes) du désir
selon Kundera

Lacan affirmerait que la satisfaction du désir réside dans la reconnaissance par l’autre, mais au travers du langage. Ah la la, Jean-Baptiste – pardon : Iokanaan… Tu aurais pu sauver ta tête à bon compte, alors ? On ne dira jamais assez l’importance de la parole, du dire, pour au moins tenter d’être compris (sauf à expliquer, expliquer, expliquer dans l’oreille de sourds). En même temps, Iokanaan, si je peux me permettre : tu ne l’as pas vraiment regardée, Salomé, tu n’as vu en elle que son statut de femme « diabolique » (ton ostracisme ou ta flippe), de fille d’Hérodias (son origine), mais tu ne l’as pas vue, elle. Tu t’es contenté de juger à brûle-pourpoint, mauvaise tête va.
Passons. Pour « sauver le désir », dit encore le psy, la loi (sociale) et la singularité de l’individu doivent s’articuler. Pour la loi sociale : s’opposer à l’hédonisme effréné. Pour soi : ne jamais condamner le désir. Difficile, ça, n’est-ce-pas. C’est comme d’articuler quelques idées de Lacan avec certaines de Kundera…

Sabina (Lena Olin) et Tomas (Daniel Day-Lewis) dans la très belle adaptation ciné de ‘L’insoutenable… » par Philip Kaufman, 1988 (DR) Mais le livre…

[transition basique] Donc : avec Milan Kundera tout ça est plus facile à suivre. Il exprime mieux que quiconque les vicissitudes (vices et attitudes) du désir et ses contradictions, et la manière dont il échappe complètement à l’entendement conscient et égare l’âme. Prenez par exemple Tomas, dans l’Insoutenable légèreté de l’être. Superbe personnage, qui ne peut s’empêcher – sans que cela soit incompréhensible ou répréhensible – de quérir le mystère féminin d’une femme à une autre (donc, ne jamais condamner le désir, voir plus haut). Les scènes avec Sabina sont merveilleuses d’érotisme, l’amour qu’il porte à Teresa est indiscutable. L’art de la nuance, de la subtilité, chez Kundera, va de pair avec l’éclairante lucidité. Dans l’Immortalité en revanche, pour la génération dont parle l’auteur (qui le publie en 1990), le désir se mue très clairement en droit. En revendication malsaine, et ce en dépit des efforts de… Lacan (la loi sociale s’oppose à l’hédonisme effréné, voici plus haut aussi).

« … Ainsi, grâce à Soljenitsyne, l’expression « droits de l’homme » a-t-elle retrouvé sa place dans le vocabulaire de notre temps ; je ne connais pas un homme politique qui n’invoque dix fois par jour « la lutte pour les droits de l’homme » ou « les droits de l’homme qu’on a bafoués ». Mais comme en Occident on ne vit pas sous la menace des camps de concentration, comme on peut dire ou écrire n’importe quoi, à mesure que la lutte pour les droits de l’homme gagnait en popularité elle perdait tout contenu concret, pour devenir finalement l’attitude commune de tous à l’égard de tout, une sorte d’énergie transformant tous les désirs en droits. Le monde est devenu un droit de l’homme et tout s’est mué en droit : le désir d’amour en droit à l’amour, le désir de repos en droit au repos, le désir d’amitié en droit à l’amitié, le désir de rouler trop vite en droit de rouler trop vite, le désir de bonheur en droit au bonheur, le désir de publier un livre en droit de publier un livre, le désir de crier la nuit dans les rues en droit de crier la nuit dans les rues. »

[Cela me peine d’extraire ces lignes d’un livre si entier, si cohérent dans sa totalité. Mais je gage qu’elles porteront ceux d’entre vous qui ne le connaissent pas à le lire et vous verrez, ce passage n’en sera que plus formidable.]

De ce désir que Lacan voulait sauver, parlons maintenant du non assumé, non formulé, qui s’assortit de la même pulsion destructrice que lorsqu’il est assumé et contrarié comme chez Salomé. Pour prendre une situation plus légère qu’une tête coupée, il s’agit du désir d’échapper, d’une manière ou d’une autre, à l’humiliation, face à quelqu’un ou face à soi-même. Chez Kundera, dans Le livre du rire et de l’oubli que j’aime particulièrement, cela s’appelle la Litost. Et ça concerne, je répète, TOUT LE MONDE (à des degrés divers toutefois, vous allez voir).

Le prétexte, le ricanement et l’âne intégral

Qui n’a jamais eu recours au prétexte ? Pas réveillé, piscine, pique-nique, pas consulté les messages, parti acheter des clopes… Quand il s’agit des petits mensonges ou excuses sans conséquences de la vie courante, menu fretin que tout cela. Mais certains prétextes sont souvent bien plus lourds de sens, bien plus… conséquents. De ceux qu’on a – admettons-le – du mal à s’admettre à soi-même. Au-delà du simple mensonge donc.

(Voutch)

Ce n’est pas forcément par malignité, non, mais par impuissance, par faiblesse – humaine trop humaine. Il s’agit de l’excuse, de la perche saisie, du baratin magistral ou de l’occasion en or de se tirer d’un mauvais pas (voyez le poids lacanien des mots : j’emploie l’expression « se tirer d’un mauvais pas », qui signifie aussi : « partir, d’une mauvaise manière ». Pile.) Dans une relation, cela revient, par exemple, à s’extraire d’une situation inconfortable vis-à-vis d’un tiers amoureux, ou vis-à-vis de soi-même, même amoureux, face à ce tiers (est-ce clair ? Relisez). Maintenant, structurons :

1. Le prétexte convoque/invoque le souci de sa dignité 2. Le prétexte préserve sa dignité.

  1. (Invocation) Du prétexte pour camoufler la lâcheté ou (tout pareil)
    une forme de pitié dangereuse***

    « Je ne te quitte pas, je me tourne vers un autre homme. » (!)

    Plutôt que de dire (on a le droit, en y mettant plus de forme) « ben non en fait je me suis trompé, désolé, tu ne me plais pas, ça ne me convient pas », ou encore (cruel) « au final, ouais, bof… », ou (inconsidéré) « cher monsieur, pardonnez-moi mais vous n’étiez qu’une dérive », ou encore, au lieu de se lancer dans une explication mal amenée du genre « vois-tu je cherchais l’échec et je l’ai trouvé » ; parce qu’on n’a pas toujours mots ou délicatesse, ou parce qu’on pense que l’on va blesser (pitié dangereuse nous voilà), on se défausse. Par commodité aussi, il faut bien le dire. On choisit n’importe quoi, et en particulier sa dignité dans laquelle on se drape allègrement, pour s’/en sortir. Disons – avec aplomb car l’enjeu est de taille : « Mais comment as-tu pu me dire une chose pareille ?! » (phrase fourre-tout s’il en est, hyper efficace), assortie d’un « ça n’augure rien de bon pour la suite, j’ai déjà vécu ça » (merci les fantômes) et pour clôre, « passer outre serait en plus me manquer de respect, non, tu comprends, non, c’est rédhibitoire ». Et on insulte, au-delà des sentiments de l’autre, l’intelligence de l’autre. Chose plus grave ? Peut-être bien, parce que cela implique une certaine condescendance absolument détestable. Alors que dans la situation présente, le misérable, c’est vous-même. (Entendez : vous comme moi car je ne m’exclus pas).

  2. (Préservation) De la Litost
    Ce mot tchèque, intraduisible, Kundera l’explique très bien à partir de ce seul exemple. Un jeune homme se baignait avec son amie…

    Baigneurs avant le drame… (ici, photo du géant Georges Hoynigen Huene)

    « La jeune fille était sportive, mais lui, il nageait très mal. Il ne savait pas respirer sous l’eau, il nageait lentement, la tête nerveusement dressée au-dessus de la surface. L’étudiante était irrésonnablement amoureuse de lui et tellement délicate qu’elle nageait aussi lentement que lui. Mais comme la baignade était sur le point de prendre fin, elle voulut donner un instant libre cours à son instinct sportif et elle se dirigea, d’un crawl rapide, vers la rive opposée. L’étudiant fit un effort pour nager plus vite, mais il avala de l’eau. Il se sentit diminué, mis à nu dans son infériorité physique, et il éprouva la litost. Il se représenta son enfance maladive sans exercices physiques et sans camarades sous le regard trop affectueux de sa mère et il désespéra de lui-même et de sa vie. En rentrant tous deux par un chemin de campagne ils se taisaient. Blessé et humilié, il éprouvait une irrésistible envie de la battre. “Qu’est-ce qui te prend ?”, lui demanda-t-elle, et il lui fit des reproches ; elle savait bien qu’il y avait du courant près de l’autre rive, il lui avait défendu de nager de ce côté-là, parce qu’elle risquait de se noyer – et il la frappa au visage. La jeune fille se mit à pleurer, et lui, à la vue des larmes sur ses joues, il ressentit de la compassion pour elle, il la prit dans ses bras et sa litost se dissipa. (…)
    [Chose étrange : en relisant ce texte, je me suis aperçu que ma mémoire avait transformé l’issue de cette scène de baignade par autre chose que le coup au visage : pour moi il lui mettait la tête sous l’eau ! Autre manière de décollation, vous en conviendrez.]

    « Alors qu’est-ce que c’est, la litost ?
    La litost est un état tourmentant né du spectacle de notre propre misère soudainement découverte.Parmi les remèdes habituels contre notre propre misère, il y a l’amour. Car celui qui est absolument aimé ne peut être misérable. »
    Ah, l’amour, de soi et de l’autre, qui préserve de ces tourments ou permet de les surmonter… Je serais capable de recopier ces pages et ce Livre du Rire et de l’Oubli en entier, mais je tiens trop à vous le faire (re)lire sur papier et rendre à Milan ce qui est à Milan. Un dernier paragraphe :
    « Qui possède une profonde expérience de la commune imperfection des hommes est relativement à l’abri de la litost. Le spectacle de sa propre misère lui est une chose banale et sans intérêt. La litost est donc propre à l’âge de l’inexpérience. » Précision : ce qui ne veut pas dire l’inexpérience de l’âge. On peut avoir 36, 47, 59 ou 72 ans et ne pas être à l’abri du tout !

Finissons… Le prétexte, c’est comme le ricanement, voyez. Qui m’a parlé il y a peu d’un livre sur ce mécanisme de la plaisanterie, à travers lequel on fait passer le commentaire que l’on ne veut pas émettre directement ? Dans une certaine mesure, bien sûr, on en fait passer des idées dans une boutade. Chose somme toute assez courante. Mais pas forcément le message que l’on voudrait… Car ce ricanement dont je parle c’est autre chose : le sarcasme à un certain degré devient le dénigrement systématique de l’autre – non pas que l’autre en question mérite ce dénigrement, eh non, trop facile. L’autre est devenu la cible du malaise, de l’inconfort, de la Litost, de celui qui le vise. Comme l’écrit le génial écrivain :

« La litost fonctionne comme un moteur à deux temps. Au tourment succède le désir de vengeance. Le but de la vengeance est d’obtenir que le partenaire se montre pareillement misérable. »

Le rieur n’est plus un simple plaisantin sarcastique mais un amer et acerbe ricaneur, qui cherche à se rassurer, à se sentir à la hauteur, à s’affirmer, qui se sent en danger face à l’objet-même de son désir. « Comme la vengeance ne peut jamais révéler son véritable motif (…), elle doit invoquer de fausses raisons. » Ces prétextes, messieurs-dames. Hypocritement, de même qu’on balancerait, pas mieux, une gifle ou une insulte, on ricane, précisément parce qu’on ne se sent pas à la hauteur, alors que l’ego souffle le contraire (et, comble, le ricaneur est convaincu d’être le comique du siècle – c’est l’autre qui n’a pas d’humour, vous comprenez).

(Voutch)

Tout ceci nous mène à la Peur… qu’engendre le Désir. Ces deux forces qui agitent et animent l’humain. Le Coryphée (le chœur) le chante dans Antigone : « Eros et Aphrodite dominent le monde ». Je sais, ça ne console pas forcément… Pour Sophocle dans sa poétique, il faut accepter la loi divine. Ou, pour les plus contemporains frères Coen : « Il faut accepter le mystère ! »  

C’est bien joli d’accepter mais voilà voilà : dans la situation présente, décontenancé, empêtré dans ses émotions et motivations contraires, le petit a humilié crée le grand âne – mieux, l’âne intégral, comme le titre d’un diplôme antivanité qu’on lui remettrait bien, exposé dans les savoureuses pages de L’immortalité. J’en extrais quelques idées… « Il comprit soudain que les gens le voyaient autrement qu’il ne se voyait lui-même, autrement qu’il croyait être vu. (…) Quand on vous qualifie d’âne intégral, cela signifie qu’une personne au moins vous voit sous les traits d’un âne et tient à ce que vous le sachiez. En soi, c’est déjà très fâcheux. (…) Les philosophes peuvent bien nous expliquer que l’opinion du monde importe peu et que seul compte ce que nous sommes. Mais les philosophes ne comprennent rien. Tant que nous vivrons parmi les humains, nous serons ce pour quoi les humains nous tiennent. (…) L’amour est-il pensable sans la poursuite angoissée de sa propre image dans la pensée de la personne aimée ? Dès que nous ne nous soucions plus de la façon dont l’autre nous voit, nous ne l’aimons plus. »
Mais Kundera ne dit pas ce qui se joue quand on s’attache à un âne (au sens figuré), ou quand deux êtres a priori évolués se conduisent en parfaites bourriques. Lacan à Salomé : « Mademoiselle, vous êtes une hystérique. » Salomé à Lacan : « Monsieur, vous êtes un margoulin. » Jean-Baptiste à Lacan : « Elle est dingue, cette pute ! » Sophocle à Jean-Baptiste : « Parlez d’un Saint ! Mais monsieur vous êtes un mufle ! Ma petite il s’est foutu de vous, à mort. » Salomé à Sophocle : « C’est pas la tête que j’aurais dû lui couper… » Wilde à Kundera : « Entre homme et femme ça n’a décidément pas de sens. » Kundera hurlant à tous, avec l’accent tchèque intégral : « Des ânes ! Vous êtes tous des ânes ! » Et voilà : bravo les gars, y’en a pas un pour rattraper l’autre, et on n’y comprend plus rien. Mais voilà-t’y pas que Victor Hugo lève discrètement le petit doigt pour ramener sa fraise : « Dans la vie, entre notre pensée et nous, un âne est un tiers : c’est gênant. » « Je ne vous le fais pas dire, Victor (je chuchote parce que ça bataille ferme maintenant au-dessus). Mais quand même, tiraillé à hue et à dia, clairement, ce cas-là, petit a, faut qu’il aille voir un psy, lacanien ou pas. » Vous ne croyez pas ?

(Voutch, dont le prochain album sort en novembre)

– Plus ou moins par ordre d’apparition (à vos blocs-notes) :

– Jacques Lacan, L’éthique de la psychanalyse. Le séminaire, livre VII et la série. – Fraîchement publiés : Le séminaire, livre XIX, « Ou pire », et « Lacan, envers et contre tout », essai d’Elisabeth Roudinesco, historienne-référence de la psychanalyse et de ses théoriciens. Editions du Seuil.

– Voutch, dessinateur tellement drôle, ironique et pertinent :  tous albums poilants, dont « Le futur ne recule jamais », « L’amour triomphe toujours », « Tout s’arrange, même mal », au Cherche Midi ; cette petite grenouille qui demande « Pourquôâââ » (coll. pour enfants Tête de lard, éd. Thierry Magnier) ; et nouvel album à paraître le 27 octobre : « Les joies de la vie moderne », 72 pages, 18,50 euros.

– Sophocle : Antigone, Œdipe roi, Œdipe à Colone, Les Trachiniennes, Philoctète, Ajax, Electre, toutes pièces extraordinaires et faciles à lire (si si).

– Milan Kundera, l’un des happy few publiés en Pléiade de leur vivant tel Ionesco, « Œuvre » (au singulier, l’écrivain y tient) à lire en deux volumes supervisés par l’auteur et par son fidèle François Ricard (parus en mai dernier). Traductions du tchèque par François Kérel, Eva Bloch… révisées également par l’auteur francophile, francophone, écrivant en français, vivant en France : français. – Le livre du rire et de l’oubli, L’Immortalité, L’insoutenable légèreté de l’être, Risibles amours, La plaisanterie… et tous les autres, également en Folio poche.

– Oscar Wilde : Salomé, pièce de théâtre, éd. de poche bilingue Garnier-Flammarion (présentation de Pascal Aquien).

– Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde, exposition au Musée d’Orsay, jusqu’au 13 janvier, autour de « l’art pour l’art », avec Wilde donc, et Burne-Jones, Morris, Whistler… Pas encore vu (on peut pas être partout).
– Salomé, opéra de Richard Strauss, livret d’Oscar Wilde, à écouter aussi en CD.

*La production à l’opéra Bastille s’est achevée : disons rapidement que l’interprétation musicale était sublime, la soprano Angela Denoke magnifique y compris (chose rare) dans son expression corporelle, la scénographie belle, mais la mise en scène d’André Engel (reprise des années 90) : plate, illustrative, plan-plan. L’attendue scène des sept voiles, elle : particulièrement ratée. Attendez donc une prochaine production…

Moi je dis comme Al : Big up ! (Venise, 2011, DR)

** Et pourquoi pas la version « Wilde Salomé » au cinéma qu’Al Pacino vient de présenter à Venise ? Sortie prévue en 2011 (pas de date précise encore). En tant que réalisateur et acteur, on ne le suit jamais autant que quand il cherche au théâtre… (Looking for Richard – III, merveille à voir en DVD). *** Stefan Sweig, La pitié dangereuse (et autres nouvelles de cet autre génie de la clairvoyance dans un style fluide, concis et délicat au début du vingtième siècle Mittle Europa), en poche.

Ps. Merci à l’immense amie Séverine, pour la rigolade qui m’a inspirée. Pps. Je ne raterai pas au cinéma (le 21 décembre, joyeux Noël) le tandem des deux larrons non mentionnés ici mais incontournables, Dr Freud et Mr Jung, dans un film dont je suis très, très curieuse : A dangerous method. Parce que : David Cronenberg (A history of violence est top) ; Christopher Hampton (auteur de la brillante adaptation des fantastiques Liaisons dangereuses) ; et Viggo Mortensen. Ouais, les beaux yeux bleus de Viggo revigorent (je finis sur un jeu de mots à la con, parce que je revendique mon droit au jeu de mots à la con). Comme disait Carlito Jung : L’homme et ses symboles (dernier rappel : exposition au musée Guimet de son « Livre rouge » jusqu’au 7 novembre).


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6 Réponses to “Lacan + Kundera = Salomé, le désir et l’âne intégral”

  1. Dellart octobre 9, 2011 à 19 h 40 min #

    un article sur le désir… quel sujet ambitieux ! J’ai bcp aimé le parcours avec Kundera (très réussi, la listost) Et quelle fin surprenante ! Les voilà tous rassemblés ; une scène digne d’un vaudeville de Feydeau
    ;-)

    • mademoiselledupetitbois octobre 9, 2011 à 19 h 48 min #

      Eheh. Merci pour ce commentaire – c’est vrai c’est ambitieux, mais je n’avais pas la prétention de faire le tour complet de la question… (Le fait-on jamais, ce tour ?) Juste quelques concordances qui m’ont paru opportunes.

    • mademoiselledupetitbois novembre 4, 2011 à 22 h 22 min #

      Merci de m’avoir signalé René Girard ! Je viens de me procurer le Hors-série de Philosophie Magazine à son sujet et pour une première approche c’est parfait : je me régale et vais enquiller sur les livres… Je viens par ailleurs de voir Fahrenheit 451 de Truffaut (une super recommandation qui m’a été faite aussi sur le web, quel bonheur) et je me dis que Truffaut devait connaître le philosophe par cœur… Il y a par exemple un dialogue sur le « bouc émissaire » qui a fortement résonné (ou est-ce Bradbury ? Je n’ai pas encore le livre dont le film est adapté, mais la filmo de Truffaut colle bien aux propos de Girard de toute façon). Bref : MERCI !

      • Dellart novembre 6, 2011 à 22 h 09 min #

        Je veins aussi d’acheter ce Hors-série ! Je confirme : il est très bien fait. Je ce que trouve interessant, c’est d’avoir réuni des profils aussi differents que Jean Pierre Dupuy, Atlan, ou le créateur de PayPal ! (J’aime beaucoup Atlan, j’ai sur ma pile de livre à lire (oui, c’est là plus haute, là) son dernier opus…). Le désir mimétique, cela peut sembler être un principe réducteur, voir simpliste, mais on se rend compte rapidement, en jetant un regard nouveau sur les evements de tous les jours, combien il est puissant ! J’aime aussi le rôle centrale du bouc emmissaire. Et qu’est ce que c’est juste ! Au combien nous sommes encore archaïque !

  2. mademoiselledupetitbois novembre 7, 2011 à 10 h 38 min #

    J’ai bien aimé les analogies que fait Cyrulnik avec les poules… Je crois que la nature humaine n’évolue pas d’un pouce en effet – on est bêtes à bouffer des graines, et c’est presque déprimant ! Aussi, concernant l’apocalypse vue par Girard… Je suis tout à fait d’accord, surtout en écoutant les actus avec ça en tête. Brrr. Sinon, j’ai relu ce week-end Risibles Amours de Kundera (ça faisait quinze ans au moins que je l’avais découvert) : à la lumière du désir mimétique et du bouc, c’est tellement dans le sujet que ces nouvelles en sont exemplaires ! Et je suis retombée sur ces lignes que j’adore et que j’aurais pu glisser dans mon sujet si je les avais relues avant (même le voca est adapté !) :
    « Si l’on n’était responsable que des choses dont on a conscience, les imbéciles seraient d’avance absous de toute faute. Seulement, mon cher Fleischman, l’homme est tenu de savoir. L’homme est responsable de son ignorance. L’ignorance est une faute. C’est pourquoi rien ne peut vous absoudre, et je déclare que vous vous conduisez comme un mufle avec les femmes, même si vous le niez. »
    (in « Le colloque).
    Maintenant, la question que je me pose : en quoi le fait de savoir peut-il nous changer ? Quelle prise réelle avons-nous sur nos désirs ? Et plus prosaïquement, combien de temps ça prend bordel ?! ;-)

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  1. Les belles feuilles d’automne « Mademoiselle du Petit Bois - novembre 5, 2011

    […] jamais confus, et donc très plaisant. Et puisque je réfléchis dernièrement sur la question du Désir, voilà qui donne de l’eau au moulin et suscite, de surcroît, l’envie toujours […]

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