Remember: Dorothy Parker

3 Sep

Lady Parker, par George P. Lynes

On a beau faire gaffe : paf, on tombe. Dans le panneau, de haut, pieds joints, en plein dedans tout pareil. Tête en l’air cœur à l’envers voire cul par-dessus tête. Et pourtant elle l’avait bien dit, Dorothy, bien expliqué – mais bon, elle non plus ne savait pas (se) tempérer. Dans les relations homme-femme, quand on se fiche de l’histoire en cours, on glisse, on sait qu’il n’y a pas de mal ; rien de plus facile, rien ne vous entame. Quand on ne s’en fiche pas, c’est là que s’enchaînent les faux-pas. On flippe. Et de là à devenir carrément parano parce que comme dit l’adage, « chat échaudé »… Miaouh. On tombe, ouais, et pour les hellénistes : on tombe même de Charybde en Scylla.

Comme disait l’auteure Parker (1893 – 1967), « quand on se met à chercher de quoi se sentir blessé, misérable et inutile, on est sûr de trouver, et c’est à chaque fois plus facile. Si facile qu’au final on ne s’aperçoit même plus qu’on l’avait cherché. Les femmes solitaires deviennent souvent spécialistes de ce petit jeu… »

C’est à mes yeux un peu beaucoup excessif aujourd’hui (on se soigne), mais quand j’ai lu ceci il y a quelques années, comme le ressort semblait familier ! Bon, je connais encore des femmes qui réagissent ainsi. Dorothy Parker en a connu pas mal, des reines (et des rois) du sabotage. Et elle en faisait partie.

Rappelons d’abord de quel bois se chauffait cette brillante new yorkaise : son esprit acéré exerçait la critique pour le New Yorker et Vanity Fair, aux dépens des malheureux médiocres des années 20 et 30 (flamboyantes Roaring Twenties) et elle écrivit nombre de nouvelles aussi ironiques que touchantes, impitoyablement, systématiquement justes. Aussi : c’est à elle que l’on doit le scénario d’Une Etoile est née (A star is born, fabuleux film avec le fabulous James Mason et la non moins bouleversante Judy Garland, remake d’une première version moins glam je trouve), ou encore les dialogues de La Vipère de Wyleravec Bette Davis.

Sous le bibi l’esprit

So: Dottie, comme on l’appelait, n’avait pas son pareil pour la réplique cinglante, ou la remarque provocante, désarmante de sincérité, hilarante. Tenez, à ce producteur hollywoodien qui la harcelait pour qu’elle envoie son boulot, elle répondit par télégramme :

« I’m fucking busy. And vice versa. »

(Merci Mister Auster, autre big New Yorker, qui me raconta cette anecdote).

Aussi me suis-je rappelé ces jours derniers l’une de ces petites images qui, l’air de rien, restent quelque part inscrites dans n’importe quelle tête de pioche progressiste :

« Love is like quicksilver in the hand. Leave the fingers open and it stays. Clutch it, and it darts away.”

« L’amour c’est comme du mercure dans la main. Gardez la paume ouverte, il reste. Resserrez l’étreinte, il s’échappe. »

Bah oui, ça tombe sous le sens, hein ? Pourtant, en dépit de sa clairvoyance, Dottie divorça à plusieurs reprises et était par ailleurs, envers elle-même, sa plus grande ennemie. On n’écrit pas une série d’Hymnes à la haine par hasard. Peut-être eut-elle dû recourir à un psy pour désamorcer ce qui n’est, bien souvent, non pas invariables traits de caractère, mais foutus héritages social, familial et autres ravages – poisons qui demandent temps et patience pour être virés du système (quand on s’en donne la peine). Oui – question de contexte ? D’époque ? – Mame Parker eut pu tirer grand profit d’un peu d’aide, car elle était insomniaque, alcoolique et (résumé) suicidaire. Cocktail pour le moins explosif pour l’agitatrice en souffrance.

Certainement inspiré de la nouvelle « Just a little one »… et de la réputation de Mrs Parker of course (illus. from Cabanon Press)

Après une gloire retentissante, le Cercle vicieux de l’hôtel Algonquin et de riches amitiés telles que celle d’Hemingway (autre suicidé), elle se tua à petit feu dans une chambre d’hôtel esseulée, alcoolisée au dernier degré. L’on dit d’ailleurs qu’elle choisit, en guise d’épitaphe personnelle : « Désolée pour la poussière » (« Excuse my dust »). Respect, quand même. Hail to the wit.

Reste d’elle sa poésie, ses critiques, mais surtout, donc, son art majeur de la nouvelle, à lire absolument pour s’en délecter et en tirer toutes sortes de marches à ne pas suivre – tant pour les femmes que pour les hommes. Allez, un dernier petit exemple, masculin :

« Il se mit à évoquer avec attendrissement ce qu’il trouverait chez lui : son dîner, ses enfants et sa femme, par ordre d’importance. »

On rit beaucoup à découvrir les Bonnes amies, Bonnes âmes, Valse diabolique et autres Heures blêmes. On rit souvent jaune, forcément, aussi, et on est simultanément terrifié, par exemple par cette Big Blonde ou encore cette Jolie permission. Et qui n’a vécu Le coup de téléphone ?*

Naufrage tragique, comique, tragi-comique : ce n’est jamais que One of those things, comme le dit mon cher Cole Porter. Mais, Cole chéri, ici  je ne suis pas forcément totalement d’accord avec toi. Si le naufrage est compris, assimilé, excusé, pardonné, rectifié (avec une belle paire de rames, oui oui), si l’on n’est ni buté ni péremptoire, puisqu’on est aussi faillible et imparfait, alors : c’est au tour des défenses personnelles de… tomber, non ? Je ne garde dans ce cas, dear Cole, que le titre opportun de ta chanson, parce que you’re the top quand même. Mais si ça tombe dans l’oreille d’un sourd, alors là… bon… et bien… très cher Cole : okay, tu as raison sur toute la ligne, et ce n’était qu’une dérive. « As Dorothy Parker once said… »

– Nouvelles en VF in La vie à deux et Comme une valse, éd. de poche 10/18, ou encore Mauvaise journée demain, chez Christian Bourgois. – Hymnes à la haine, éd. Phébus. – Mais je recommande davantage, pour les anglophones/anglophiles et parce que la trad française n’est pas toujours de qualité, The portable Dorothy Parker, la totale en VO , éd. Penguin Classics.

– Une étoile est née (A star is born), de George Cukor (1954), avec James Mason et Judy Garland ; première version de William Wellman (1937) avec Fredric March et Janet Gaylor, tous deux en DVD.

– La vipère (Little foxes), de William Wyler (1941), avec Bette Davis (dialogues écrits avec l’un des maris de Parker, Alan Campbell, d’après la pièce de l’amie-ennemie Lillian Hellman)

– A visiter aussi : le site web dédié à lady Parker.

*Autre anecdote (oui je suis intarissable sur le sujet) : Le coup de téléphone (A telephone call) était un texte que les studios hollywoodiens utilisaient pour « tester » le tempérament des jeunes actrices lors des bouts d’essai. C’est ainsi que la belle Gene Tierney fut repérée, et engagée.

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4 Réponses to “Remember: Dorothy Parker”

  1. samlepirate septembre 4, 2011 à 8 h 24 min #

    Mademoiselle du Petit Bois vous me plaisez beacoup, tant pis, c’est comme ça

  2. Bombay Magic septembre 4, 2011 à 13 h 23 min #

    Très sympa ce billet consacré à une grande dame dont on connait tous le nom, sans savoir toujours pourquoi :-)

  3. mademoiselledupetitbois septembre 4, 2011 à 13 h 43 min #

    Merci Monsieur-Dame ! @ le Pirate : sourire. @ Bombay : quand on lit Parker, on sait ensuite pourquoi on ne l’oublie plus, héhé. Sinon : va falloir que je vienne faire un grand grand tour sur ton site bientôt, il se peut bien que j’aille faire un tour à Mumbay…! Mais rien de sûr, encore.

  4. mademoiselledupetitbois septembre 7, 2011 à 9 h 58 min #

    @ Bombay : dis voir, j’ai essayé de commenter sur ton blog et ça me dit (encore, car ça m’était arrivé une fois précédente) que je suis considérée comme un spam… Ah ben ça fait plaisir ! ;-) Tu me diras…

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