Enchantée de fin d’été (amis poètes)

27 Août

Mesdames, Messieurs,

Bain de lumière bleue (ici l'autre Marthe, celle de Pierre Bonnard)

Parfois les mots viennent à manquer. Parce que les temps sont peu cléments pour les dire aussi sereinement et brillamment (évidemment), parce que l’été touche à sa fin et vient la rentrée, je clôturerai cette période estivale en invoquant et partageant (comme souvent) certaines de mes paroles préférées, par certains de mes poètes préférés. Clôturer, dis-je, mais aussi (me) rappeler, et initier, peut-être, aussi. Fin d’été et nouvelle, nouvelle rentrée. Où il est question de sentiments, partagés, échangés, éprouvés. Enchantés, oui. Et je vous les recommande.

Soyons Sérieuse, dit Robert Desnos

Quand la mort sur mes seins posera ses balances
J’espère jours d’amour que vous l’emporterez
Sur les jours où mon cœur battant dans le silence
N’éveille que l’écho pour me désespérer

J’espère que ma bouche à tels baisers soumise
En vain n’aura jamais affronté ces baisers
Que les nuits où l’amour déchira ma chemise
se déchiraient aussi pour nous éterniser

Mais les jours de tristesse où le branle des cloches
Du donjon de mon cœur résonne à mon poignet
Comme une pièce fausse au fond de quelque poche
Se rouille et tinte un agaçant regret

Je débarque en un port sans phare et sans vigie
Où je découvre au fond d’un boulevard venteux
Mes éternels désirs brûlant en effigie
Sans étincelles sans chaleur presque sans feu

Et je pénètre alors dans les châteaux farouches
où des miroirs d’oubli semblent se refléter
de corridor en corridor et si ma bouche
veut boire c’est aux flots magiques du Léthé

Autour des hauts parloirs ainsi que des armures
Mes beaux jours alignés rêvent aux anciens temps
Et soudain surgissant des sombres encoignures
Des cloches par milliers agitent leurs battants

Et parallèlement le bronze heurtant le bronze
Entoure la rêveuse avec de durs barreaux
Tels que pour la Balue en eût rêvé Louis onze
ou Bostock pour ses lions Lili pour ses oiseaux

Infranchissable cage aux murailles sonores
Je trouve en mon tourment son remède et l’éther
bourdonne moins que ce royaume sans aurore
Cette forêt de sons et ce bruyant désert

Et défiant la mort sa faux et ses balances
Bien sûre, jours d’amours, que vous l’emporterez
sur les jours où mon cœur vibre dans le silence
mon propre cœur est seul à me désespérer.

In Destinées Arbitraires

***

Le Rêve de Marthe (ou l’amour de rêve selon René Char)

Je n’entrerai pas dans votre coeur pour limiter sa mémoire. Je ne retiendrai pas votre bouche pour l’empêcher de s’entrouvrir sur le bleu de l’air et la soif de partir. Je veux être pour vous la liberté et le vent de la vie qui passe le seuil de toujours avant que la nuit ne devienne introuvable.

In Fureur et Mystère (extrait)

***

Les Pensées dangereuses vues par Constantin Cavafis

Propos de Myrtias (étudiant syrien

à Alexandrie, en partie païen,

mais aussi christianisant,

sous les règnes des Augustes Constans et Constant.

« Fort de méditation et d’étude.

Je ne craindrai pas mes passions comme un lâche.

J’adonnerai mon corps aux voluptés,

aux jouissances rêvées,

à mes désirs sensuels les plus osés,

aux élans les plus lascifs de mon sang,

sans aucune peur. Car, s’il le faut

– fort de méditation et d’étude –

j’aurai la force de retrouver,

aux moments critiques,

mon esprit, ascétique comme auparavant. »

(traduction personnelle du poème anglophone de ce poète grec depuis… l’espagnol)

***

Neruda n° 4

C’est le matin plein de tempête
au cœur de l’été.

Mouchoirs blancs de l’adieu, les nuages voltigent,
et le vent les secoue de ses mains voyageuses.

Innombrable coeur du vent
qui bat sur notre amoureux silence.

Orchestral et divin, bourdonnant dans les arbres,
comme une langue emplie de guerres et de chants.

Vent, rapide voleur qui enlève les feuilles,
et dévie la flèche battante des oiseaux,

Vent qui les renverse dans une vague sans écume,
substance devenue sans poids, feux qui s’inclinent.

Volume de baisers englouti et brisé
que le vent de l’été vient combattre à la porte.

In Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée (traduction inconnue et légèrement revue)

Ce sont là quatre de mes cavaliers-poètes de chevet pour une apocalypse enchantée. Auxquels j’ajouterai, in fine, la voix d’un grand acteur – car il faut être grand pour dire avec une telle conviction un texte aussi difficile – au service d’un grand réalisateur déjà cité précédemment :

Enchantée de vous connaître, donc.

– Robert Desnos, Destinées arbitraires – René Char, Fureur et mystère – Pablo Neruda, Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée – Constantin Cavafis, En attendant les Barbares : le tout en Folio Poésie, Gallimard. 

– La Sirène du Mississippi, de François Truffaut, avec Jean-Paul Belmondo et Catherine Deneuve, en DVD. [Deneuve est particulièrement convaincante dans ce personnage pas franchement sympathique, mais touchant. Cette scène du disque, pour ceux qui connaissent, est très belle, non ?]

Ps. Je dois remercier une belle Sarah-libraire de grande qualité pour m’avoir fait découvrir ce texte de René Char. Un certain Pintor Pepe pour Cavafis. Un Pablo pour un Neruda rappelé à mon bon souvenir. Et Desnos, ah mon magnifique Desnos : il est venu à moi de lui-même. Destinée Arbitraire, absolument.

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Une Réponse to “Enchantée de fin d’été (amis poètes)”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Orsay donc à côté du Grand Palais, l’Orangerie ? « Mademoiselle du Petit Bois - novembre 14, 2011

    […] il y a aussi La toilette (Marthe, son épouse, qui me rappelle toujours ces lignes de René Char), La maison de Misia (Sert, autre muse du peintre) et moult splendeurs. En déambulant de ce côté […]

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