La palette des hommes de cour – Ancien régime, vraiment ? Cranach, Van Dongen, Gracian

13 Mai

Qu’on se le dise et qu’on se le répète encore, nous autres démocrates évoluons encore en société de cour. Ce constat sur la nature humaine (oui) m’a été rappelé dernièrement tant à l’occasion d’un infime événement personnel que lors de trois rencontres aussi enrichissantes et différentes les unes des autres : deux peintres et un « éducateur-penseur ». Lucas Cranach, Kees Van Dongen, et Baltasar Gracian. Coïncidence fâcheuse et attristante, dont je tenterai d’extraire ici, pour consolation, le singulier, le beau, l’édifiant.

D’abord, Lucas Cranach et son siècle. N’ayant pas de goût particulier pour la peinture religieuse, je ne serais pas allée de moi-même voir l’expo au musée du Luxembourg (attention : derniers jours !). Mais, merci S., par la grâce d’une invitation amicale à une visite commentée de ces œuvres, j’ai été éblouie d’apprendre et donc de comprendre l’univers de ce peintre de la Renaissance germanique, influencé par Dürer (« tu t’es peint ô Dürer… » écrivait dans sa Mélancolie Théophile Gautier…), contemporain de Luther et de ses ennemis, j’ai nommé l’empire catholique de Charles Quint – bon, pour faire plus simple : Cranach est né en 1472, mort en 1553.

Protégé par le prince électeur de Saxe Frédéric le Sage en sa cour de Wittenberg, le peintre a pu se balader dans les cénacles d’Europe pour s’inspirer et mettre son talent au service de ses protecteurs, qu’ils soient catholiques ou protestants – à l’époque, c’était diablement habile car beaucoup ont perdu la tête (littéralement) en choisissant leur camp, cf. la Saint-Barthélemy française quelques années plus tard, en 1572. Cranach a su, lui, ménager la chèvre et le chou comme on dit, et œuvrer à travers sa peinture pour la Réforme de Luther tout en produisant des toiles catholiques. Après tout, il était bon chrétien n’est-ce pas. En fait, il pratiquait avant le mot de Voltaire « la liberté dans les chaînes ». Ses Lucrèce, Salomé, Diane, Vénus… sont merveilleuses d’audace formelle – fausse pudeur vraie nudité, codes de beauté de l’époque… Il y a beaucoup à en dire. Mais je m’arrêterai sur la toile qui m’a le plus fortement impressionnée :

Le Martyre de Sainte Catherine (circa 1509)

Sainte Catherine, avons-nous appris ébahies mon amie S. et moi de la bouche de la conférencière, était la patronne de la culture (et pas seulement la sainte protectrice des dindes porteuses de chapeau). Même La Sorbonne s’en est réclamée. Née noble vers 290 à Alexandrie, l’intelligente vierge est férue de poésie et de philosophie, jusqu’à ce qu’une nuit elle rêve du Christ (vertus de la chasteté) et devienne fervente prosélyte.

(avertissement : ceci est de l’ordre de la légende catholique) Lors d’une fête païenne de l’empereur romain Maxence dans sa ville, Catherine débat et convertit une cinquantaine de savants-noceurs, provoquant la noire fureur du Maxence qui la condamne à la roue – torture sophistiquée qui mène à une mort certaine. Mais…! Mais…! Dieu intervient, la roue se brise et tue les païens alentour. L’empereur s’en sort faut-il croire, et fait décapiter Catherine en l’an 307, dit-on. Elle devient alors martyre.

L’histoire est assemblée sur la toile : roue fracassée et colère divine à droite, débandade un peu partout qui n’est pas sans rappeler les fantastiques délires de Jérôme Bosch (contemporain un brin plus vieux que Cranach), martyre au centre. Puis il y a ces codes, donc, de l’époque : outre le luxe du vêtement de la sainte à sang-froid et sa position centrale, remarquez la puissance des hommes, symbolisée par ces attributs virils fort distingués du monsieur en souffrance et à l’envers à droite de Catherine, et de l’empereur Maxence, cet effrayant gaillard en blanc. Ils se posent là. Max le bourreau porte par ailleurs une chausse de luxe (cette grande chaussette assortie d’une genouillère percée) et ces drôles de rayures portées au côté droit, qui en fait étaient les couleurs distinctives de la noblesse au temps de Cranach (je vous l’accorde, aujourd’hui ça fait penser au tour de France). Le peintre était particulièrement pédagogue, on l’aura compris. Ma conférencière aussi. Et voilà une première consolation à cette société de brutes aux longues cours, où la singularité prime (même si l’on pourrait comprendre l’œuvre comme la culture sacrifiée au nom de Dieu, qu’il s’agisse de Catherine ou de Cranach – mais ce serait nier le contexte et l’histoire, Dieu n’étant pas encore « mort » à l’époque).

Parapluies (1901)

Autre époque, autre style, le XXe siècle : allumons maintenant cette lumière plus familière, aux codes plus accessibles… Et entrons dans le monde coloré de Kees Van Dongen. Très grande expo au Musée d’art moderne de la ville de Paris actuellement, où l’on assiste médusé à l’évolution, à l’aisance technique et à l’affirmation du style d’un peintre qui a pourtant… bousillé sa carrière pendant un bon moment. Le peintre hollandais (1877 – 1968) débarque à Paris dans les années 1900, pile pour festoyer dans le Montparnasse avec les Apollinaire, Picasso, Derain, et autres Fauves fringants.

Il a beaucoup essayé : premiers dessins inspirés des illustrateurs de presse, premières toiles qui rappellent tour à tour Sisley, Caillebotte, Signac, le pointillisme, Lautrec… Mais avec quelle aisance ! Et toujours un angle, une composition qui n’appartiennent qu’à lui. A l’époque, il se déclarait anarchiste haut et fort. Mais… Est-ce qu’être anarchiste c’est tirer le diable par la queue ? Car très vite, Van Dongen affirme son propre style, ses couleurs flamboyantes avec un nombre impressionnant de toiles impressionnantes, et le succès vient, en toute légitimité. Et avec le succès, la richesse et… les mondanités accaparantes. Foin d’anarchisme, ou anarchisme à l’envers : au lieu de n’appartenir à personne, il se donne à tout le monde. Au lieu de rester en marge de la société, il s’inscrit dans toutes les sociétés. Au lieu de bouffer dans son coin quitte à ce que ce soit de la vache enragée, il bouffe à tous les râteliers.

Modjesko, travesti soprano, œuvre avant grand confort – et plus impressionnante en vrai (1907)

Van Dongen devient peintre de salon pour le meilleur, et davantage pour le pire. Ses œuvres des années 20 et 30, où l’on croise tout le gratin de l’époque comme Anna de Noailles, sont, à quelques exceptions près, plutôt insignifiantes. Alors : est-ce que le talent, l’expression artistique imposent, comme me le soutenait un courtois monsieur à la table d’une terrasse parisienne récemment, le renoncement et le sacrifice d’un confort matériel ? Je ne le crois pas (absolument pas !) mais force est de constater que Van Dongen, si la vie n’était plus subtile et nuancée comme sa palette des grands jours, serait un bel exemple de l’art sacrifié sur l’autel de la vie de luxe (je ne dresserai pas la liste a contrario d’immenses artistes vivant avec facilité, je serais hors-sujet).

Bohème anarchiste en galère et goguette devenu peintre de cour, le Hollandais rate les tournants artistiques qui ont suivi la seconde Guerre mondiale. Remarquant que ses œuvres des premières années parisiennes gagnent en cote, il découpe lui-même, malin et/ou opportuniste, une peinture monumentale pour la transformer en six tableaux, morceaux vendus donc séparément et avec, donc, plus d’argent à la clé, à la manière d’un hôtel particulier cédé en appartements séparés.

Sixième partie du Moulin de la Galette, originellement située en bas à droite de l'œuvre monumentale (1905)

Fallait maintenir le train de vie, et il a ainsi poursuivi avec plus ou moins de bonheur ses commandes, pour ne connaître sa consécration définitive que bien plus tard, à la faveur d’un regard rétrospectif venu des milieux artistiques. Dans le cas de cet artiste-là, on pourrait dire que la société de cour a eu raison de son génie. Mais au moins a-t-il pu l’exprimer et le faire connaître, et hop : autre consolation, où la beauté l’emporte.

Maintenant, un mode d’emploi qui a traversé les siècles : de la civilité comme école de la duplicité, voire du cynisme, au cœur de la société de cour. Nous voilà au milieu du XVIIsiècle en Espagne, au temps de Philippe IV, à la fin de l’Empire. Baltasar Gracian écrit en 1647 L’homme de prudence. Publié en France en 1684 sous Louis XIV avec pour titre L’homme de cour (on notera le glissement), ce livre est réédité sous ce même nom aujourd’hui – l’écho encore et toujours, sans doute. Il bénéficie d’un essai en préface du très reconnu historien Marc Fumaroli, que j’ai écouté très attentivement (avant de pouvoir lire le livre, en attente sur ma haute pile depuis), dans l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut sur France Culture*. – Alain Finkielkraut qui s’y entend sur le sujet je crois bien (voir notamment ses déclarations pro-polanskiennes, mais je m’égare).

Je citerai donc abondamment ce que j’ai écouté, matière que je considère assez solide en soi pour parler du livre et de son auteur ici – on découvre, aussi, par les oreilles. Donc : Baltasar Gracian était un jésuite espagnol, humaniste et théologien, enseignant la rhétorique et la théologie. Il fréquente en son temps les grands seigneurs cultivés, et remarque l’importance croissante des laïcs (à l’époque : ça surprend). C’est à eux qu’il s’adresse, ces représentants de « la société civile et moderne », dixit M. Fumaroli. L’éducateur sait lui-même s’adapter aux circonstances : pour se mettre à l’abri de sa société, il publie sous le nom laïc de son frère, mais il n’échappera pas aux ennuis malgré sa prudence (cf. l’adage sur les cordonniers).

Gracian en habit rouge (anonyme)

Son guide de la civilité se base sur « la duplicité, la dissimulation, la simulation, la composition de soi et avec les autres » (dit cette fois Stephan Vaquero, l’autre spécialiste invité à l’antenne). Il a inspiré tant les moralistes que les révolutionnaires français même si, paraît-il, sa traduction était alors infidèle, car Gracian ne s’adressait pas seulement aux hommes de cour, mais élargissait l’audience dans un « libéralisme éthique » : tout le monde suit les mêmes règles, suit les mêmes intérêts (économiques compris, appelés ensuite « intérêts d’honneur » par La Rochefoucauld), qui imposent la tromperie, bon gré mal gré. Vous me suivez ?

Exemple dans cette maxime : « C’est une grande adresse dans la vie que de savoir vendre l’air, presque tout se paie avec des paroles et elles suffisent pour dégager de l’impossible, en négociant l’air et avec de l’air, et une haleine vigoureuse et de longue durée. Il faut avoir la bouche toujours pleine de sucre pour confire les paroles, car alors les ennemis mêmes y prennent goût. L’unique moyen d’être aimable, c’est d’être affable. » C’est dit. Parce que l’état normal des hommes est la confrontation, le charme stratégique de l’homme de prudence est donc une forme de belligérance, et ses armes s’appellent les belles manières, qui non seulement permettent le Jeu politique et social, mais l’exonèrent par leur vertu esthétique :

« Savoir vivre est aujourd’hui le vrai savoir. Une mauvaise manière gâte tout, elle défigure même la justice et la raison. Une belle manière supplée à tout, elle dore le refus, elle adoucit ce qu’il y a d’aigre dans la vérité, elle ôte les rides à la vieillesse. Le “comment” fait beaucoup en toute chose. »

Pour vivre « aujourd’hui avec tes amis comme avec ceux qui peuvent être demain tes pires ennemis », cela implique, forcément, de la délicatesse et une grande finesse d’interprétation de l’Autre. Il faut « prévenir les offenses et en faire des faveurs. Il y a plus d’habileté à les éviter qu’à les venger ; c’est une grande adresse de faire son confident de celui que l’on eût eu pour adversaire, de transformer en arc-boutant de sa réputation ceux qui menaçaient de la détruire. Il sert beaucoup de savoir obliger, on coupe le passage à l’injure en la prévenant par une courtoisie. » Evidemment tout ça fait penser à Machiavel.

Il y a beaucoup d’autres paroles passionnantes chez ce Señor Gracian. D’un côté il faut « jouer des intentions », posséder l’art de voir et de ne pas être vu car on ne doit pas vivre dans la transparence, de l’autre l’hypocrisie est chez lui érigée en savoir-vivre pour bien évoluer en société**. L’homme de prudence me plaît, l’homme de cour me rebute – il paraît que je suis dans mon temps. L’heure serait donc encore et toujours à ménager la chèvre et le chou (je dois trouver un jour l’origine de cette expression qui m’amuse). Et on ne parle pas d’ambition, que l’on confond diaboliquement souvent avec carriérisme, encore moins de travail et de talent, tâchons de ne pas tout mélanger.

Illustration de couverture : "Portrait d'un homme", Velasquez (circa 1649)

Si l’idée de savoir-vivre me réjouit, ces propos sages, raisonnables et sensés m’inspirent néanmoins aussi une grande tristesse. Et encore faut-il être capable d’un tel empire sur soi-même, ce qui me mène à trois remarques : 1. Cela peut aussi bien revenir à être gouverné par la peur de l’Autre. 2. Aussi à ne jamais savoir qui l’on est ou se perdre à force de jouer le rôle (même si l’idée est de protéger son « moi »). 3. Et le tempérament « naturel » (bonjour Rousseau) ou la spontanéité dans tout ça ? Peut-on naviguer contre ce courant-là ? Enfin, il m’apparaît épuisant de vivre dans une telle défiance, même s’il ne convient pas, je suis bien d’accord, de vivre dans la transparence.

Mais, à écouter le penseur, c’est pour notre plus grand bien, et il propose une parade, dans la maxime joliment intitulée Savoir partager sa vie en homme d’esprit : « Une vie qui n’a point de relâche est pénible comme une longue route où l’on ne trouve point d’hôtellerie. Une variété bien entendue la rend heureuse. La première pause doit se passer à parler avec les morts. Nous naissons pour savoir, et pour nous savoir nous-mêmes, et c’est par les livres que nous l’apprenons au vrai et que nous devenons des hommes faits. La seconde station se doit destiner au vivant : c’est-à-dire qu’il faut voir ce qu’il y a de meilleur dans le monde et en tenir registre. Tout ne se trouve pas dans le même lieu. Le père universel a partagé ses dons, et quelquefois il s’est plu à en faire largesse au pays le plus misérable. La troisième pause doit être toute pour nous : le suprême bonheur est de philosopher. » Dernière consolation : culture et humanisme, la pensée édifiante (et merci la radio).

Résumons. A tout seigneur tout honneur (par cette expression je m’adapte au sujet, notez bien) : les artistes et penseurs, pas moins soumis aux lois universelles en vigueur dont le besoin du gîte et du couvert, remplissent leur rôle, à savoir se faire le reflet de leur monde, de leur époque, de l’humain. Fort heureusement, ils subliment, car dans ce monde…

Nécessité fait loi, la fin justifie les moyens, real politik oblige, il faut porter un, deux, mille habits aussi étriqués soient-ils les uns les autres, parce qu’ils font les moines et en face les ânes, la courtoisie n’est jamais qu’affaire de dissimulation, calculez tout, ne donnez rien qui ne soit assuré de vous rapporter – à quelque chose malheur est bon –, il faut bien survivre, faire sa place, « gagner » sa vie (quelle notion étrange, quand on y pense, « gagner sa vie » – au risque de la perdre ? Parce qu’on ne l’a pas déjà, tel qu’on est là, la vie ?), en un mot : se battre. Pour arriver un jour à Etre enfin ? (rebonjour Rousseau). J’ai l’air amère, hein… Mais non, mais non : je suis partagée. Entre esprit naïf et cynisme, peut-être. Ou encore entre idéalisme et pragmatisme. Intégrité ? Compromission ? L’art du milieu est toujours le plus ardu, surtout quand on s’interroge. Qui est le plus sage, du Misanthrope Alceste ou de Philinte ? Qui a raison ? Les deux, personne. Rien ne semble changer, ce Molière-là est toujours d’actualité. Mais comme ça déprime parfois, tout de même, comme ça déprime ce « périmètre constant » ! Ne peut-on au moins débarrasser le plancher social de l’odieuse obséquiosité ?
J’invoquerai alors, moi si laïque, rien de moins qu’un saint, Augustin, qui aura dit cette belle chose : « L’espoir a deux filles de toute beauté : la colère et la bravoure. La colère pour voir les choses telles qu’elles sont, et la bravoure nécessaire pour les changer. » Un peu de bravoure, M’sieurs Dames. Un peu d’espoir, quoi. On est maintenant au XXIsiècle… ou non ?

– Expo Cranach, jusqu’au 23 mai, Musée du Luxembourg, 19 rue de Vaugirard, Paris 6e (métros Saint-Sulpice, Odéon, RER B Luxembourg). Tarifs : 11 €, réduit 7,50 €.

– Expo Van Dongen, jusqu’au 17 juillet,
Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11 avenue du Président-Wilson, Paris 16e (métro Trocadero ou Alma-Marceau). Tarifs : 10 €, réduit 5 €.

– L’Homme de cour, de Baltasar Gracian, précédé de l’essai de Marc Fumaroli et présenté par Sylvie Roubaud, Folio Classique, env. 9 €.

* Répliques, émission présentée par Alain Finkielkraut, le samedi de 9 h 10 à 10 heures sur France Culture, en écoute sur le site et en podcast : http://www.franceculture.com/emission-repliques.html-0

** et Ps. Ceci m’a rappelé à propos cette sculpture admirable au Louvre : Mme de Pompadour en amitié, par Jean-Baptiste Pigalle (1753). Courtisane + Pigalle…

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