Vos papiers ! (100 ans de Gallimard à la BNF)

26 Avr

Avec ou sans vitre ces papillons-là volent toujours

C’est un tout petit espace… Mais que de papiers, que d’histoire(s) ! L’exposition Gallimard dévoile certaines archives de la maison d’édition à la Bibliothèque nationale de France (ce site magique, au-delà de la superbe passerelle Simone-de-Beauvoir), et c’est, pour ceux dont je suis qui aiment découvrir l’arrière-boutique, absolument génial. D’abord pour l’histoire de la maison elle-même. Née à l’initiative d’André Gide sous le nom de la Nouvelle Revue Française (NRF), elle a accueilli les œuvres de Malraux, Camus, Sartre, Genet, Kundera... En un siècle, que d’écrivains ! Bien sûr, ce n’est pas la seule à avoir découvert et publié tout ce que le XXe a compté de génies littéraires* – il n’y a qu’à s’amuser de l’âpre concurrence avec la non moins célèbre maison Grasset à laquelle l’expo consacre un petit espace.

Mais tout de même. Rien que le comité de lecture se pose là. Autour de la table, Gide bien sûr, et Paulhan, Camus, Queneau, Fernandez… Après la première salle où trônent de superbes manuscrits et écritures (j’ai beau ne pas aimer Paul Claudel, quelle élégance ! Même sa graphie est lyrique), un mur entier donne à lire les comptes rendus de lecture, ces « fiches » qui décidaient de la vie d’un livre. Par exemple…

Sur le Château d’Argol, de Julien Gracq (1938) j’ai beaucoup ri de ce : « Terriblement ennuyeux, inutile et respectable » indiqué par un certain Monsieur Crémieux.

Raymond Queneau, lui, peut taper dans le mille sur Hemingway (Pour qui sonne le glas, 1942) : « Quel talent ! Quel artiste ! Mais on voit trop les trucs, et il y en a (…) A traduire, probablement, un jour ou l’autre. » Et faire preuve d’un sexisme désolant à propos de Karen Blixen pour Out of Africa : « C’est charmant, intelligent, émouvant, bien écrit et bien raconté. – Un joli livre de femme. » (!)

On voit aussi évoluer les avis. Jean Paulhan sur René Char : le poète d’abord jugé « sans intérêt » pour Les loyaux adversaires en 1940, reçoit un « avis très favorable » concernant Seuls demeurent en 1943. Toujours sur Char, Camus s’estime quant à lui « mauvais juge » par amitié, mais voit chez l’ami les « signes d’une invention qui arrachera pour finir un langage clair à la poésie… » C’est admirable.

Enfin, à propos d’Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, on s’amuse autant de la note de lecture que des recherches pour le titre français… Déclaré « peu opportun (…) d’autant que le livre est très gros (1 200 pages) », Gone with the wind a bien failli s’appeler en VF « Le vent dans les voiles » – entre autres trouvailles ridicules.

"Ne jetez pas, Ne déchirez pas, Ne brûlez pas les manuscrits, journaux intimes, lettres, essais et poèmes de jeunesse qui encombrent vos greniers mais Envoyez-les plutôt à la NRF"... Nostalgiques ?

Il y a dans ces quatre petites salles beaucoup à découvrir sur l’édition et sur les auteurs. Quand Céline faisait des pieds et des mains pour entrer dans la Pléiade de son vivant (en finissant une missive par « Mille chiasses ! »), Michaux, lui, ne voulait pas en entendre parler. C’est, écrit-il à Gaston Gallimard en 1984, « un véritable dossier où l’on se trouve enfermé, une des impressions les plus odieuses que je puisse avoir et contre laquelle j’ai lutté toute ma vie durant. » Libre Michaux, qui râle auprès du même Gaston à qui il réclame un entretien « d’urgence » quelques décennies plus tôt : « Je serais ravi d’entendre de votre bouche la liste des chefs-d’œuvre par vos soins publiés, qui empêchent la publication de mon livre (…) ». Il a fini en Pléiade depuis.

On se penche tous pour les lettres

Quand Gide demandait en 1909 sur une belle feuille velin de ne pas faire « attention à ce ridicule papier à en-tête, je n’en trouve point d’autre sous la main », en 1949 Genet estimait sur une page vite arrachée d’un cahier d’écolier qu’il valait mieux « éviter le bruit » autour de son Journal du voleur

On rit, on s’étonne de la petite boutique des auteurs que représente la prestigieuse maison Gallimard. Et puis on s’émeut, beaucoup : voir ici les derniers feuillets manuscrits de L’Etranger de Camus, à l’encre et au crayon… Voir les aquarelles du Petit Prince par Saint-Ex… Et voir encore, là, hors-cadre, une édition originale des Fleurs du mal de Baudelaire datant de 1857, ouvert sur L’Irréparable :

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?
Peut-on déchirer des ténèbres
Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,
Sans astres, sans éclairs funèbres ?
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?

Je proclame, profane, qu’en ce jour de visite à la BNF : Oui, parfaitement !

Exposition « Gallimard, 1911-2011 : un siècle d’édition », Bibliothèque Nationale de France, site François-Mitterand, Quai François-Mauriac, Paris 13e arr. Accès métros Quai de la Gare, Bibliothèque, et
Bercy (traverser dans ce cas le jardin puis the passerelle de Simone). Jusqu’au 3 juillet.

Ps. Je remercie chaleureusement mon très cher André Sarcq, qui a bien voulu partager avec moi un moment de rire et de curiosité exceptionnel.

*Pps. Un peu d’équité : vous verrez ci-dessous qu’il y a quand même d’autres éditeurs qui méritent toute l’attention des lecteurs…


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