Célébration – Céline vs Beaumarchais ?

25 Jan

Au sombre Céline...

Telle est la question qui a animé ces derniers jours l’actualité littéraire : faut-il célébrer le cinquantième anniversaire de la mort de Céline ? Question éminemment française, me répondait l’autre jour un grand ami. Certes, et le ministre de la Culture a fini par trancher par le non. A lire les commentaires sur le web, je m’interroge, encore une fois, sur l’homme et l’écrivain, l’écrivain et l’homme – ou est-ce tout un ? D’autant que Céline, c’est un pseudonyme… d’écrivain : il s’appelait Destouches. Peut-on distinguer un homme de son œuvre ? Beaucoup répondent par l’affirmative. D’aucuns crient à l’esprit bien-pensant de notre époque, à la censure ambiante qui empêcherait l’hommage à Céline.

Cet écrivain est communément qualifié de génial, l’homme d’épouvantable. Je n’ai pas assez lu son œuvre pour m’ébahir devant le génie tel qu’il est dépeint. En revanche, j’ai lu la violente correspondance par voie de presse qu’il échangea avec le poète Robert Desnos (que j’admire particulièrement), échange à l’issue duquel Desnos le moucha rondement sur son antisémitisme. Céline répondit alors par l’acte le plus inqualifiable qui soit en ce funeste régime de Vichy : la dénonciation et la terrible conséquence – l’envoi du poète aux camps de concentration et la mort qui s’ensuivit.

Admettons, reconnaissons le génie de l’artiste Céline. Pour ma part, il y a des écrivains contemporains dont je ne supporte pas la personnalité ou les actes – mais je reconnais volontiers leur talent. Ceci étant, je crois qu’il y a une limite à établir. La frontière est floue, certes : « ce type est un fumier », « untel est ceci », « cet autre est cela »… Il y en a, des gens insupportables au talent indéniable. Je considère cependant (et la loi avec moi) que les propos racistes, antisémites, discriminatoires sur les origines ethniques et/ou religieuses ne participent pas de la liberté d’expression. Et je m’insurge particulièrement quand on me parle de censure à l’encontre de Céline.

Car ses livres sont publiés, ses correspondances aussi, le moindre de ses écrits littéraires figure dans les catalogues. Point de censure, du tout. Puis, quant à l’homme – et cela, je l’avoue, me retient par répugnance et un peu à regret d’apprécier ses œuvres – je ne peux pas, moi, oublier son attitude effroyable envers les juifs, et envers ce Desnos que j’aime tant. Je dis à regret, mais je ne le regrette pas tant que ça : je n’aurai pas assez de ma vie pour lire et découvrir les œuvres fabuleuses du patrimoine littéraire mondial écrites par des auteurs qui n’auront pas eu cette sinistre haine envers les juifs, ou de façon plus générale envers « l’Autre ». Alors j’apprécie que l’Etat français ne rende pas un hommage officiel et national, dont l’idée me dérangeait profondément. Peut-être est-ce idéaliste, mais la littérature, et les hommes et femmes qui l’incarnent, me sont une terre d’ouverture et de célébration de l’autre. Non pas un champ de haine.

... la lumière de Beaumarchais

Parlant terre d’ouverture : à la faveur d’une promenade dans Paris avec un Etranger – « l’Autre » – tout en partageant et célébrant la ville (Ma ville) et la culture française, je me suis rappelé un auteur qui a occupé une place primordiale dans ma vie. Et comme les enfants ingrats, cela faisait longtemps, très longtemps que je n’avais pas pensé à lui.

Nous sommes nombreux à ignorer Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, et son apport considérable à « l’esprit français », cet esprit qu’il me plaît, à moi, de célébrer. Modèle s’il en est de l’homme spirituel et brillant, Beaumarchais s’est illustré dans… tout ce qui lui a fait envie.

Habile et séducteur, il a fait de sa verve sa légende et l’on dit – bien que l’influence de Marivaux son aîné et celle de Voltaire soit passées par là – l’on dit donc que son œuvre fut l’allumette qui incendia le flambeau de la Révolution française. Il lui suffît de deux œuvres de théâtre (il n’en écrivit que quatre ou cinq) pour passer joyeusement à la postérité : Le barbier de Séville, puis les Noces de Figaro, à partir desquelles comme vous le savez Mozart a composé l’opéra éponyme (Rossini se chargea, lui, du Barbier). L’on sait moins que cet horloger « de formation » fut le créateur de la première société d’auteurs et donc des fameux « droits d’auteur », qu’il joua un rôle essentiel dans la guerre d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique, qu’il fut espion du roi Louis XV, par qui il se fit d’ailleurs allègrement rouler, en perdant pas mal de sa fortune.

De ce maître de la sentence, l’on connaît bien celle-ci, à laquelle (restons cohérents) j’ajouterai dans le cas de Céline un « toute proportion gardée » :

« Sans la liberté de blâmer, il n’y a pas d’éloge flatteur. »

Elle orne depuis plus d’un siècle la une d’un quotidien national du nom de cet immense personnage qu’est Figaro. Mais pour ma part, je me souviens davantage de celle-ci, dans le Barbier :

« Je me presse de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer. »

Eclair lumineux et apaisement, en des temps qui me forçaient peut-être à trop rire. Beaumarchais fut donc un émerveillement, un éblouissement pour la jeunette que j’étais qui découvrait alors « l’esprit français », le libre-arbitre, et les préceptes d’une notion de liberté que, il me faut bien l’avouer, je ne perçois jamais mieux que dans les livres.

En général, le théâtre est ennuyeux à lire, il est fait pour être vu sur une scène. Pas celui de Beaumarchais : on vole, sans survoler, d’une page à l’autre, emporté par le tourbillon de personnages et de propos aussi allègres qu’intelligents. A la redécouvrir, cette œuvre étincelante permet de colorer à nouveau le drapeau de ces valeurs qui fondent la république française. Joie et Lumières : indispensable sous ce ciel gris.

– Oeuvres de Beaumarchais, Le Barbier de Séville et Les noces de Figaro, dans toutes les bonnes éditions de poche et en Pléiade.

– L’opéra de Mozart cette saison à l’Opéra Bastille, dans la mythique et tout à fait fabuleuse mise en scène de Giorgio Strehler (mai/juin)

 

 

Ajoutez donc un peu de musique

 

 

 

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3 Réponses to “Célébration – Céline vs Beaumarchais ?”

  1. bullesdinfos janvier 26, 2011 à 10 h 01 min #

    Je me suis interrogée sur Céline aussi ces derniers jours mais ne connaissant pas assez son œuvre, je ne savais qu’en penser. Sauf que, et c’est personnel, j’ai du mal à dissocier la personne de son œuvre. Par exemple le fait de constater qu’untel (ou untelle) est « un gros con » gâche immédiatement mon plaisir de lectrice / spectatrice. C’est irrémédiable je n’y peux rien. Mon seuil de tolérance n’étant donc pas très élevé, j’ai forcément comme un blocage avec un antisémite notoire.

  2. mademoiselledupetitbois janvier 26, 2011 à 16 h 30 min #

    Oui comme tu as pu le lire j’ai tendance à appréhender la question de la même façon. En même temps, si dans le cas de Céline la saleté de l’homme est particulièrement voyante, que sait-on exactement des écrivains et artistes que nous apprécions ? Faut-il connaître le « CV socio-psychologique » de tout artiste avant de s’intéresser à l’œuvre ou d’en reconnaître la valeur ? Je ne crois pas, d’autant que dans les faits il y a des vies ou des attitudes d’auteurs que j’ignore parfaitement – et il n’y a pas de gens parfaits non plus, ou bien je ne les ai hélas pas rencontrés !

    • bullesdinfos janvier 27, 2011 à 9 h 11 min #

      C’est pas faux ! Shit, si ça se trouve j’admire de gros cons !

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