Rions un peu – l’autre religion selon Saramago

20 Jan

Un œil d’or sur l’humanité

Tout comme le bonhomme sur sa croix qui ressuscite chaque année, il arrive qu’une grande figure, par une toute autre magie, revienne parmi les vivants. La magie ici, c’est le livre et les calendriers éditoriaux ; le grand bonhomme mondialement sacré c’est José Saramago, mort en juin 2010 ; et sa résurrection, pour notre plus grande joie païenne, nous vient de la publication, posthume donc en France, de Caïn, aux éditions du Seuil en ce début d’année. 

Vous aurez compris, vu le titre du livre, qu’il y a un rapport avec les bondieuseries, raison pour laquelle j’ai employé l’image de la résurrection – s’il avait été question d’un polar, j’aurais peut-être parlé de mort vivant et fait un lien tiré par les cheveux avec le Thriller de Michael Jackson, figure à la capacité de résurrection inattendue (et jusqu’à la nausée) depuis sa mort. A chacun ses dieux, à chaque époque ses icônes planétaires.

Pour moi, ici, il s’agit donc du Portugais José Saramago, prix Nobel de littérature 98, et écrivain absolument hilarant – oui, on peut être prix Nobel et avoir un immense sens de l’humour. Après notre période dite « de fêtes », ses crèches et ses rois mages, voilà qui tombe à pic : comment dézinguer les mythes de la Bible avec bon sens, irrévérence et rire à gorge déployée. A rapprocher, pour les sceptiques et les croyants qui acceptent le doute et la blague, de la fameuse et géniale « Vie de Brian » des sacrés (eux aussi) Monty Python.

Caïn est, dit-on, le fils d’Adam et Eve (« Il est vrai qu’un jour sur deux, et même plus fréquemment, adam disait à ève, Allons au lit, mais la routine conjugale, aggravée dans le cas de ces deux-là par une absence totale de variété dans les positions, attribuable à leur manque d’expérience, s’avéra déjà être en ce temps-là aussi destructrice qu’une invasion de vers rongeant la poutre maîtresse de la maison… »). Et Eve est une sacrée négociatrice. Chassé du jardin d’Eden, échoué sur une terre aride, le couple crève la dalle et Eve décide alors de rebrousser chemin pour convaincre le chérubin à l’épée de feu qui garde les vergers d’Eden de leur filer à bouffer. Extrait de l’échange : « Que veux-tu, demanda à nouveau le chérubin, qui paraissait ne pas comprendre que cette répétition serait interprétée comme un signe de faiblesse, Je le répète, j’ai faim, Je pensais que vous seriez déjà loin, Et où irions-nous, demanda ève, nous sommes au milieu d’un désert que nous ne connaissons pas et où on n’aperçoit pas un seul chemin, un désert où pendant ces derniers jours pas âme qui vive est passée, nous avons dormi dans un trou, nous avons mangé de l’herbe, comme le seigneur l’a promis, et nous avons la diarrhée, C’est quoi, la diarrhée, demanda le chérubin, On peut appeler ça aussi la chiasse, le vocabulaire que nous a enseigné le seigneur est riche, avoir la diarrhée, ou la chiasse, si tu préfères ce mot, signifie qu’on ne parvient pas à retenir la merde qu’on porte en soi, Je ne sais pas de quoi il s’agit, C’est l’avantage d’être un ange, dit ève et elle sourit. Ce sourire plut à l’ange. »

Après les (més)aventures de ses parents, voici donc Caïn. Caïn est, dit-on, le premier meurtrier de l’histoire, car il a tué son frère Abel par jalousie, à coups de mâchoire d’âne (les écrivains de la bible avaient une sacrée – décidément l’adjectif est plus qu’approprié – sacrée imagination. Et je dis ça pour la mâchoire d’âne, car un coup de gourdin eût aussi bien fait l’affaire. Quant au fratricide, c’est hélas moins fictionnel comme situation). Ce crime, c’est La faute à Dieu, selon Caïn, car s’il était vraiment bon il ne l’aurait pas mis à telle épreuve. Et voilà que, pour punition divine dans la version de Saramago, Caïn est condamné à errer dans le temps et l’espace, et se trouve tantôt dans le lit de Lilith, tantôt au pied des murs de Jericho, ou encore dans la tour de Babel. C’est lui qui retient le bras d’Abraham – il faut dire que l’ange salvateur d’Isaac était en retard, « mais ce n’est pas ma faute [dit l’ange] quand je me suis mis en route j’ai eu un problème mécanique avec mon aile droite (…) j’ai eu un mal de tous les diables à arriver jusqu’ici, et par dessus le marché on ne m’avait pas bien expliqué laquelle de ces montagnes était le lieu de l’holocauste, si je suis arrivé ça a été grâce à un miracle du seigneur, Tard, dit caïn, Mieux vaut tard que jamais, répondit l’ange d’un air suffisant, comme s’il venait d’énoncer une vérité première, Tu te trompes, jamais n’est pas le contraire de tard, le contraire de tard c’est trop tard, lui répondit caïn. L’ange bougonna, Encore un rationaliste. »

Outre pourrir (autre exemple) les plans de Noé sur son arche, Caïn contredit encore et toujours, autant qu’il peut, et avec un brillant esprit critique, ce Dieu que l’on voudrait juste et magnanime, mais qui se révèle en fait colérique et capricieux, par la seule démonstration des faits et actes décrits dans l’Ancien testament. « Quelle étrange idée de la justice semble avoir le seigneur, L’idée de quelqu’un qui n’a jamais eu la moindre notion de ce que pourrait être un jour la justice humaine. »

Voilà, la faute est partagée entre l’homme et l’homme, entre lui et sa notion de dieu. Le diable (façon de parler) a pris ses appartements dans cet espace qu’est l’ignorance humaine. « L’histoire des hommes est l’histoire de leurs mésententes avec dieu, il ne nous comprend pas et nous ne le comprenons pas. »

Livre-autel à l’intelligence, à l’athéisme éclairé et à l’humour salvateur

Je prendrai ici la liberté de juxtaposer deux pensées placées à des endroits bien distincts du récit, mais qui me semblent résumer l’affaire en une seule et même phrase : Si « même l’intelligence la plus frustre n’aurait aucune difficulté à comprendre qu’être informé sera toujours préférable à ignorer », « en fin de compte nous sommes des muletiers et nous avançons sur la route. Tous autant que nous sommes, savants comme ignorants. »

Personne n’est sauf, la crédulité est sans fin, et c’est, avec José Saramago, sacrément marrant.

(Ps. Ne surtout pas se fier à la couverture française, qui donne une image sinistre d’un livre qui est tout le contraire.)

Caïn, de José Saramago, traduit du portugais par Geveviève Leibrich, éditions du Seuil, 170 p., 19 E

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7 Réponses to “Rions un peu – l’autre religion selon Saramago”

  1. Minotor août 9, 2011 à 13 h 36 min #

    Je m’insurge (rébellion feinte et pour l’occasion seulement, s’il en est) contre ce que prétend José Saramago quand il écrit (si j’ai bien compris) : qu’ « Il est vrai qu’un jour sur deux, et même plus fréquemment, Adam disait à Eve, Allons au lit, mais la routine conjugale, aggravée dans le cas de ces deux-là par une absence totale de variété dans les positions, attribuable à leur manque d’expérience, s’avéra déjà être en ce temps-là aussi destructrice qu’une invasion de vers rongeant la poutre maîtresse de la maison… »

    Je m’insurge car dans l’alphabet de Ben Sira se trouve expliqué le mythe de Lilith (la première femme d’Adam ! … ah, ah… bien avant Eve) : Lilith donc (à raison d’ailleurs) estime qu’étant tirée de la même terre qu’Adam elle peut tout à fait se considérer comme son égale. Elle refuse dès lors de se tenir au-dessous de lui quand ils font l’amour (veuillez noter la variété dans l’éventail des positions) : une dispute éclate; le vers était donc déjà dans la poutre bien avant Eve. Lilith abandonne Adam et l’Éden…

    C’est donc bien la variété de position qui a ébranlé la maison et non son absence totale.

    La vérité (selon moi) se devait d’être rétablie

    • mademoiselledupetitbois août 9, 2011 à 16 h 32 min #

      Je ne connais pas ce fils de Sira mais je renvoie à la lecture du livre de mon pote José : Lilith y est bel et bien une femme agile (…) et tout à fait sensée, mais elle s’y tape Caïn. C’est farfelu oui, c’est aussi pour ça que le livre est génial, parce qu’après tout, quelle que soit la version – ou la position – ce ne sont jamais que des histoires… aussi je ne saisis pas très bien de quelle vérité tu parles ! (je m’insurge pareil à ce mot, pour l’occasion seulement, il va sans dire). Pour le reste, s’il faut absolument ébranler une maison… autant s’y prendre en s’amusant. Non ?

      • MINOTOR août 10, 2011 à 9 h 09 min #

        Mademoiselle,

        Je découvre votre blog et suis comme attiré comme la limaille vers l’aimant. Je me suis donc permis de commenter.

        La vérité… pardon je n’aurais pas dû employer ce mot… ma « certitude » plutôt (je n’en ai d’ailleurs que 3 dans ce bas-monde)… c’est que lorsque le couple n’a pas eu la liberté du choix de son partenaire (et l’exemple d’Eve et Adam ou Lilith et Adam tendrai à le prouver), on trouve toujours une excuse… celle de la position en étant une parmi d’autres.

        Pour le reste je suis parfaitement d’accord. J’aime ébranler les maisons, et plus particulièrement les miennes ! Et je le fais toujours avec l’aide (Ô combien précieuse) de la joie, du rire et du hasard. Mais un maître m’avait montré la voie, même si je ne me considère pas comme son disciple. C’eût été trop d’honneur.

        « J’habite ma propre maison,
        je n’ai jamais imité personne en rien
        et je me ris de tout maître qui n’a su rire de lui-même » (Zarathustra)

      • mademoiselledupetitbois août 10, 2011 à 12 h 01 min #

        C’est très aimable à vous de vous laisser attirer. Vous avez raison de ne pas vous considérer comme disciple, mais pas forcément pour la bonne raison si je puis me permettre… : de disciple à épigone il y a une nuance qu’on ignore en général et la plupart du temps. C’est là à mes yeux le plus grand danger de cette… Position. En revanche, on peut avoir des admirations, et si je ne suis hélas qu’une presque-néophyte curieuse sur cette œuvre et le parcours de Nietzsche, j’ai l’intuition que mes dialogues avec ce monsieur seront sans fin quand je les initierai enfin (pardon pour la rime tout à fait involontaire !). Ce que j’observe en revanche, du peu que j’en sais, c’est que nombre de ceux qui s’en réclament dévoient allègrement la pensée originale du philosophe. Et comme je ne veux pas mêler ma voix à cette cacophonie… Ceci étant, cette citation n’est-elle pas plutôt issue du « Gai Savoir » ? Bref. Revenons à nos moutons (cf la couv du livre de Saramago) : si l’on ne veut pas qu’une relation finisse en méchoui imbouffable (oui c’est nûul mais bon faut savoir aussi être cool, quoi) il convient d’éviter en effet la mauvaise foi. Mais sur ce thème ma position (sic) est inconfortable : je suis mauvaise juge – comme nous tous (qui peut se prévaloir d’être expert et exemple en la matière à part cet abruti qui écrit des conneries sur mars et vénus ? Et à qui je ferais bien bouffer non pas un méchoui mais l’aspirateur qu’il conseille aux femmes d’agiter pour ainsi plaire à leur conjoint). Donc, disais-je, je suis mauvaise juge, et aussi capable de mauvaise foi (qui me fait rire, en général, car pas dupe – de la nécessaire autodérision pour un équilibre mental.) Mais je ne suis pas capable de prétextes, et si je peux balancer quelques… « vérités » (<– voyez, ça arrive à tout le monde d'employer ce mot), je le fais. Maintenant, je serais curieuse de connaître ces deux autres certitudes qui sont les vôtres, non développées ici (ou me tromperais-je). Si je songe à deux certitudes me concernant : 1. Plus j'en sais moins j'en sais. 2. Le doute protège de la bêtise. 3. Mais je peux me tromper. (la preuve, j'avais dit deux, en fait c'est trois.)

  2. mademoiselledupetitbois août 10, 2011 à 14 h 17 min #

    PS. j’ajouterai, pour ajouter (sic) à la/ma confusion générale, que la notion de liberté de choix du partenaire est toute relative (revoir Sophocle/Oedipe et/ou tant d’autres références, psychanalyse comprise). ET qu’en conséquence et à part ça, cette petite phrase « Je n’ai jamais imité personne en rien » est nécessairement sujette à caution, plus compliquée qu’elle n’y paraît, et ouvre mille portes à mille considérations. Voilà pour le PS.
    Pps… Je note le glissement au vouvoiement : veuillez noter que je m’adapte, je m’adapte.

  3. MINOTOR août 11, 2011 à 9 h 39 min #

    Mon dieu, dois-je me déshabiller sur Internet et dévoiler mes Certitudes ?? Oui probablement puisque c’est moi qui en ai fait allusion… ah ! vanité, quand tu nous tiens…

    Mais un Minotaure vis nu toute l’année . De toute le façon il est dans son labyrinthe; quand on le voit, il dévore le voyeur et le dernier qui est sorti du labyrinthe l’avait tué… donc il s’en f…..

    Je disais donc, « vanité quand tu nous tiens » et c’est bien ma première certitude. Elle me vient de la lecture de la « dialectique du maître et de l’esclave » de cet incompréhensible et pompeux Hegel… j’ai essayé, je n’ai rien, rien compris hormis ce passage. Pour résumer cette certitude, donc, c’est que TOUT LE MONDE (et non, Mademoiselle TU ne me feras pas changer d’avis, NON inutile, mon psy a déjà essayé ;-)… tout le monde donc A UN ENORME BESOIN DE RECONNAISSANCE et selon moi énormément de choses en découle dans la vie de tous les jours. Plus accessible (j’aurais d’ailleurs dû commencer par lui au lieu de me la jouer amateur de philo) la même idéee est admirablement exprimé par Kundera (celui qui a tout déclenché… grrr, je t’en veux Milan) dans « L’Immortalité »

    La seconde certitude je ne la dévoile qu’aux gens qui me sont proches… elle est trop terrible (ouuhhh !)

    • mademoiselledupetitbois août 11, 2011 à 13 h 32 min #

      Je n’ai jamais essayé de lire Hegel… En revanche L’Immortalité, ah oui ! « Etre victime de sa gloire »… Cette revendication des « droits de l’homme », passer du désir au droit : fantastique ! J’ADORE. Sur la vanité, me vient à l’esprit l’un de mes passages préférés dans l’œuvre qui demeure ma préférée de ce génie (bonheur de constater qu’au moins j’aurai vécu au temps de Kundera. Car peu de génies s’imposent, je trouve, actuellement) : dans le Livre du Rire et de l’Oubli : la fameuse « Litost »… Voilà bien une attitude, voire un trait de caractère que j’ai hélas croisé dans mon parcours et que je fuis autant que possible ! A la vanité je préfère la dignité. Comme le dit si bien Gene Kelly in Singing in the rain : « Dignity, always dignity »…

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