L’Homme qui rit, Hugo et les bonnes notes

1 Nov

Sous le Panthéon les grands hommes

Voici une pratique tout à fait ignorée de nos jours : l’art de la note. Non pas la note de bas de page occasionnelle, encore moins la note que l’on attribue aux écoliers. Non, il s’agit ici de la note, consignée avec ses semblables en fin d’ouvrage sous la catérogie « NOTES ». C’est l’une des caractéristiques des grands œuvres du panthéon littéraire français : Dumas, Hugo, Zola (notez l’ordre alphabétique). D’ailleurs, ces trois-là se tutoient ad vitam aeternam dans la crypte des Grands Hommes, le premier haussant les débats de deux coudées au-dessus de ses comparses.

Point de paresse dans ces lectures-là, chaque page porte sa note qui renvoie à son explication en fin de livre – un va-et-vient vigoureux. Ces notes n’ont pas été écrites par les écrivains eux-mêmes, bien certains à leur époque qu’on ne perdrait pas son latin. Hélas… Qui diable parle latin aujourd’hui ? Je n’ai pas cette chance, et plus je lis, plus je regrette de ne pas posséder la clé de ce songe-là. Mais les éditions ont fourni petit à petit ces appareils de compréhension que sont les notes, établies par les experts de cette cabale invisible.

Des trois géants susmentionnés, c’est Hugo qui me fait pratiquer en ce moment ce va-et-vient entre récit et notes. Avec L’Homme qui rit*, dont voici de lui-même la présentation :

« Ici l’on voit Gwynplaine, abandonné à l’âge de dix ans, la nuit du 29 janvier 1690, par les scélérats comprachicos, au bord de la mer à Portland, de petit devenu grand, et aujourd’hui appelé L’HOMME QUI RIT. »

Et hop, une note à donner : « Comprachicos, de même que comprapequeños, est un mot espagnol composé qui signifie les « achète-petits ». Les comprachicos faisaient le commerce des enfants (…) Et que faisaient-ils de ces enfants ? Des monstres. Pourquoi des monstres ? Pour rire. » Le ton est donné. L’Angleterre à la fin du XVIIe siècle, 767 pages de roman, deux parties, neuf livres inclus et la conclusion : attention ça souffle. Je ne m’étendrai pas sur le génie de Hugo, sur sa fabuleuse grandiloquence, sur sa prolifique générosité, même s’il en fait (donc) des tonnes. Je reviens à mes notes.

Humour noir

Dans celles-ci piochées au hasard, j’apprends que le phébus est un galimatias prétentieux, que nix et nox sont la neige et la nuit, que magister elegantiarum signifie l’arbitre des élégances, et que, comme le rappelle l’écrivain, on peut être victime de l’omnis res scibilis : de « toute chose qui peut être sue ». Je ne m’inquiète pas, je parie (trois fois hélas) que j’aurai tout oublié de ces enseignements très prochainement. Mais j’espère que vous prendrez bonne note de cette lecture hautement recommandée, et je m’adresse ce que Hugo a lui-même ignoré j’en suis sûre :

Garrule, sana te ipsum ! Bavard, soigne-toi toi-même !

* L’Homme qui rit, de Victor Hugo, Folio Poche, 838 p., 7 E. env.

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7 Réponses to “L’Homme qui rit, Hugo et les bonnes notes”

  1. Bonnie novembre 1, 2010 à 16 h 26 min #

    J’aime bien l’idée du va-et-vient vigoureux. En général, je suis pleine de bonnes intentions au début d’une lecture : je vais et viens avec discipline et vigueur. Et puis bon, après, je fatigue, comme tous ceux qui partent trop vite. J’en connais d’autres, tu me diras – rires. En ce qui concerne le latin, rien ne surpassera jamais Pierre Desproges et ses traductions de locutions dans les pages roses du « Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des biens nantis » : « Fiat Lux » -> « Oh la belle voiture » Je prends note du « Garrule, sana te ipsum ! », que je connaissais point.

    • mademoiselledupetitbois novembre 1, 2010 à 16 h 30 min #

      welcome Bonnie ! (sais pas le dire en latin) Oui je me souviens avoir bien ri avec les locutions de Desproges, mais comme de bien entendu : je ne m’en souviens pas !

  2. Bonnie novembre 1, 2010 à 16 h 40 min #

    (eh ben, je ne m’attendais pas à retrouver le bouquin en entier sur le web. Bref, page 31, dans la barre de recherche en bas)

  3. mademoiselledupetitbois novembre 1, 2010 à 16 h 55 min #

    ahah merci ! J’adore le « eggare humanum est » : « je suis garé devant la gare de l’Est (pour signifier qu’on est dans l’inquiétude) » Ceci étant c’est flippant de trouver le bouquin en entier, avec les pages entrecoupées de pubs avec un gros hamburger – qu’aurait dit Desproges ? Tiens je tombe sur ça :
    « Remember, Camember : de Victor Hugo à sa gouvernante à Jersey. A rapprocher du fameux « Navarro, Livarot » de Henri IV. Le sens de ces expressions n’est pas clair. A utiliser seulement pour la beauté de la rime » AHAHAHAH.

    • Bonnie novembre 1, 2010 à 17 h 11 min #

      Et pourtant Dieu sait si j’essaie de ne pas utiliser cet acronyme si jeune et déjà par trop galvaudé. Mais là, il s’impose : LOL quoi.

  4. mademoiselledupetitbois novembre 1, 2010 à 17 h 34 min #

    parfaitement ! MDR même !

  5. MINOTOR août 11, 2011 à 9 h 47 min #

    Mesdemoiselles,

    Ca date mais je ne fais que découvrir…

    Merci pour le lien car un amoureux de Nietzsche ne peux qu’adorer cette citation et traduction de Desproges :

    « Ecce homo Voici la lessive. »

    Je crois qu’il n’y a rien à ajouter, c’est tout simplement génial quand on connaît le philosophe… c’est la meilleure traduction possible.

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