Pourquoi je n’arrive pas à dire du mal des gens – L’incurie et La porte

29 Oct

Horde de prix

J’avais dit que ce blog pèserait aussi son poids de colères noires, mais je m’aperçois que jusqu’ici je n’ai partagé qu’enthousiasmes et objets parfois anciens de mon affection. Pourtant je m’exaspère et referme souvent rageusement des biscottes qu’on m’avait vendues pour de belles œuvres. Et je m’exaspère du bien qu’en disent d’autres critiques : mais où diable ont-ils vu que tel bouquin était riche en subtilités, « psychologie des personnages » (foutaises) ou encore (ô paresse de métier) un « bonheur de lecture » ?

Bref, je ne parle pas de mes irritations gigantesques parce que je finis rarement les livres que je trouve mauvais – critère ô combien suggestif, je sais bien, mais tout de même, quand on a lu des Balzac, Dumas, Gide, Garcia Marquez et j’en passe, un peu d’honnêteté ! En un mot, je pense qu’on perd déjà beaucoup de ce temps à subir les tentatives de roman fleuve à l’ancienne, ou l’incurie verbale de l’époque, pour le faire perdre aux autres. Quoi qu’on dise, l’un des curseurs les plus efficaces (du côté des ventes de livres) demeure le prix littéraire. Ça tombe bien, comme on dit à la télé (l’expression est la même partout, ô paresse encore), « la saison des prix littéraires est ouverte ». « Bonne chasse », comme qui dirait « bon courage ».

Mais l’époque, avec ou sans prix, parlons-en tiens : comme si l’imagination et la langue s’étaient asséchées sous le soleil trop ardent d’une relative tranquillité humaine. Le savant français (ici l’homme ou la femme de lettres) me paraît être devenu un être tout rabougri, tourné sur lui-même, porteur de récits abscons, nombrilistes, coupés de la réalité. Les clés du monde se sont perdues dans le champ trop vaste d’informations, qui au lieu d’engendrer la connaissance ne sèment plus que la confusion. A quelques exceptions près, bien sûr, les auteurs qui occupent les pages culturelles de la presse française ont l’air de pantins surpris et bienheureux qu’on s’intéresse à eux. On doit peut-être se chercher, en France, chercher une identité du roman français contemporain qui vaille, qui ne fasse pas blêmir les sublimes heures du passé.

Il n’en va pourtant pas de même avec nos voisins européens, plus largement avec la littérature étrangère : on ne peut que constater sa vitalité. Le « domaine étranger » paraît plus en prise avec le monde et ses contradictions, moins planqué dans de petits salons de bon ton. C’est lui qui à mon sens porte haut les valeurs universelles et les questionnements (métaphysiques ou plus prosaïques) de la littérature.

Pages précieuses

Et me voilà pensant encore à une œuvre qui m’a bouleversée, enrichie, et que j’ai portée en moi plusieurs mois après la lecture. L’un des rares livres que j’ai envie de relire encore et encore, qui suscite à chaque reprise de nouvelles questions, comme une vision du monde systématiquement perçue d’un nouveau point de vue, à l’instar d’un paysage qui révèle d’autres couleurs dès lors qu’on s’en approche ou que l’on se déplace d’un point cardinal à un autre. Ce livre vient de l’Est, et s’appelle très simplement La Porte*. Il a été écrit par Magda Szabo**, auteure hongroise morte hélas en 2007. L’histoire est très simple : une femme accaparée par ses activités professionnelles fait appel à une dame pour l’entretien de son appartement. Cette vieille femme s’appelle Emerence (magnifique nom de personnage), et trimballe avec ses balais une histoire et une vision sur la vie proprement édifiantes. Du lien entre ces deux femmes naît le roman. C’est très simple n’est-ce pas ? C’est pourtant d’une force éblouissante, on touche ici au sens de la vie, à la mort aussi, au questionnement de l’environnement qui est le nôtre (correspond-il à notre être, à nos choix ?). Et tout cela sans filer le bourdon, dans un style qui puise le lyrique dans la simplicité même. Une œuvre simple donc, mais riche, mais dense. Comme j’aimerais tomber plus souvent sur des livres tels que celui-ci, où le cœur palpite, où l’humour jaillit de l’absurde et ouvre dans l’instant une porte (justement) sur l’humanité qui est en nous. Comme j’aimerais que la littérature française nous offre de ces pépites. Mais ne soyons pas pessimistes : il paraît qu’on cherche. Pour l’instant, en France, il me semble que nous ne voyions que le noir de la mine, que la boue qui pourtant recèle bel et bien sa matière précieuse. Pourvu qu’elle jaillisse.

* La Porte, de Magda Szabo, traduit du hongrois par Chantal Philippe, Editions Viviane Hamy collection Bis, 300 p., 10 E env.

** Puisque c’est de saison, signalons que l’auteur a obtenu le Prix Femina Etranger 2003.

(Ps. J’avais annoncé aussi que je ne produirais plus de longs papiers… Mais il faut dire que le sujet est vaste ! Allez, le prochain sera bref, c’est dit.)

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3 Réponses to “Pourquoi je n’arrive pas à dire du mal des gens – L’incurie et La porte”

  1. bullesdinfos novembre 2, 2010 à 17 h 06 min #

    Entièrement d’accord avec toi : je lis plus volontiers la littérature étrangère car j’y trouve un dynamisme et une créativité qui me réjouissent. Je ne peux pas faire de comparaison avec les auteurs français car je m’aperçois que j’en lis de moins en moins.
    Contrairement à toi, je dois être un peu maso, car même un bouquin qui ne me plait pas, je le lis jusqu’au bout. En revanche je ne perds pas de temps à en parler. Je n’ai pas lu « La Porte » (je ne connaissais pas car je ne suis pas du tout l’actu des prix) mais j’ai bien envie de l’ajouter à la « to read list ».

    • mademoiselledupetitbois novembre 2, 2010 à 17 h 19 min #

      Ajoute ajoute ! Et mets-le au haut de la pile ! Priorité absolue ! Tu vas adorer j’en suis sûre. Moi non plus (à part boulot désormais) je n’ai jamais suivi l’actu des prix – j’ai lu « La porte » pour la première fois il y a trois ans… soit 4 ans après le Femina. L’avantage avec la littérature étrangère, c’est qu’elle a déjà franchi le seuil national, un premier filtre qui fait bon signe (même si pas toujours, j’ai lu 2 cubains dernièrement assez mauvais… et donc pas jusqu’à la fin ! tu es bien courageuse)

Trackbacks/Pingbacks

  1. Köszönöm ! La grande littérature hongroise « Mademoiselle du Petit Bois - novembre 28, 2011

    […] encore, toujours, la fantastique Magda Szabó, auteur notamment de La Porte, dont je parlais ici. D’elle, sont à lire également Le Faon, La ballade d’Iza, ou encore La Creüside, […]

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