Le comédien et le poète – Terzieff et Rilke

4 Oct

Voilà un dimanche exceptionnel, l’une de ces journées claires de lumière dans un automne gris et pluvieux. J’étais en compagnie du poète, André. Trois mois après l’avoir décidé, nous nous retrouvions enfin dans les jardins du musée Rodin, avec les livres de Rilke à la main. Nous venions rendre notre hommage discret et aimant au comédien Laurent Terzieff, cet homme à l’engagement absolu envers le théâtre et son verbe, envers la poésie. Ensemble nous avions eu le privilège de le voir, pour la première et dernière fois hélas, sur scène : celle du théâtre de l’Odéon où l’an dernier il incarnait Philoctète, ce personnage de Sophocle trahi jadis par Ulysse et perclus de solitude sur son îlot désolé. Magnifique souvenir de théâtre, magnifique Laurent Terzieff. A la mort du comédien, André et moi avions eu le même réflexe : penser l’un à l’autre. Et à Rilke, Rainer Maria Rilke, que Terzieff aimait tant.

Laurent Terzieff dans son dernier rôle : Philoctète

En ce beau dimanche d’octobre nous nous installons donc sur un banc du jardin de Varenne, avec nos livres sur nos genoux. Les élégies de Duino, les Sonnets à Orphée, et un peu des Lettres à un jeune poète*. Où il est dit la solitude, le cheminement vers soi, vers l’inconnu, le refus de la peur, la mort. Vous allez me dire : « ben c’est gai ! » Non : c’est beau, juste et beau, et la parole du poète apporte un peu de cette quiétude que suscite le fait de voir exprimée sur la page avec splendeur la pensée la plus secrète, la moins formulée, puis la voir s’épanouir. Voici un simple petit extrait des Lettres dont le propos et le style demeurent d’une grande modernité :

« Nous n’avons aucune raison de nous méfier du monde, car il ne nous est pas contraire. S’il est des frayeurs, ce sont les nôtres : s’il est des abîmes, ce sont nos abîmes ; s’il est des dangers, nous devons nous efforcer de les aimer. Si nous construisons notre vie sur ce principe qu’il nous faut aller toujours au plus difficile, alors tout ce qui nous paraît encore aujourd’hui étranger nous deviendra familier et fidèle. Comment oublier ces mythes antiques que l’on trouve au début de l’histoire de tous les peuples ; les mythes de ces dragons qui, à la minute suprême, se changent en princesses ? Tous les dragons de notre vie sont peut-être des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux. Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours, qui attendent que nous les secourions. »

N’allez pas me dire que ça ne résonne pas… En sortant du musée Rodin, après notre lecture et de belles digressions, André me lance, amusé, que Rilke aurait beaucoup aimé que quatre-vingt-dix ans plus tard, l’on vienne lire ses écrits dans ce parc qu’il fit découvrir à Rodin. La longue silhouette diaphane de Terzieff m’apparaît alors : ce diable-là a encore bien fait son travail de passeur, qui aura cédé sa place au poète.

(Ps. Grâce à André, j’ai pu – encore – me rendre compte que toutes les traductions ne se valent pas. Donc je ne vous recommande pas l’édition Points Seuil, où la force des vers y est nettement desservie. Portez plutôt votre attention sur les traductions de Jean-Yves Masson* à l’Imprimerie nationale, ou chez Gallimard)

* A lire :

Elegies duinésiennes, trad. Jean-Yves Masson, Imprimerie nationale, 237 p., env. 35 E

Elegies de Duino et Sonnets à Orphée, Poésie Gallimard, env. 8 E

Lettres à un jeune poète, Grasset Cahiers rouges, env. 7 E

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