Bibliothèque de l’émotion

23 Sep

tranches de vies

Deux fois déjà que la question se pose cette semaine. Qu’est-ce que la littérature ? De là une autre question : qu’est-ce que le livre. Ou encore, qu’est-ce que lire. Ne comptez pas sur moi pour éclaircir la voie… Ce que j’en sais est de l’ordre du ressenti. Or, et vlan, autre question : comment transmettre un ressenti aussi profondément ancré dans ma caboche ? Hum. Voyons.

Les livres sont pour moi des rencontres. Avec l’auteur, avec la personne qui vous recommande une lecture, avec les libraires. Les livres sont aussi le partage. Le partage du monde, nourri de visions et d’expériences aussi riches qu’elles divergent d’une nature à l’autre. C’est le voyage, un chemin, et la peur mise au tapis. On le sait, la peur vient de l’ignorance, et ces mots – rencontres, partage, découverte – forment un savoir, un tout capable d’éloigner l’obscurité.

Lire est une tentative de compréhension du monde. Vous me direz, « alors il faut lire les essais, les philosophes, les ouvrages de sciences humaines ». Pourquoi pas, sauf que la littérature, telle qu’elle m’est parvenue, parle au cœur, à l’esprit aussi, mais au cœur. A tout, quoi. C’est l’histoire, la fiction, qui s’inscrit dans nos êtres.

L’émotion. Voilà ce qu’est pour moi la littérature : comprendre le monde avec émotion. « La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas », disait le poète Pessoa. Il me revient en mémoire à l’instant, de même qu’un magnifique texte de Christian Bobin sur la lecture, en ouverture de sa splendide « Petite robe de fête »*.

Lire peut être une absence à soi. Mais de là, il me semble, découle la qualité d’une œuvre : un bon livre vous emporte, vous parle, vous raconte, vous fait ressentir, par la grâce de l’écriture, des sensations inédites, dans une langue que vous comprenez mais que pourtant vous n’aviez jamais entendue. Il vous rend alors à vous-même, plus riche et plus vivant que vous n’étiez avant de l’avoir lu.

J’ai un rapport presque fétichiste avec les livres. Chaque tranche dans ma bibliothèque me renvoie à un état, un souvenir, une époque, un voyage. Certains rapportent des objets pour se souvenir de leurs voyages, les miens ce sont ces livres sagement alignés, bien tranquilles. Ils me sont la mémoire, la paix, l’éternité rangée par nationalités – ici les Hongrois que j’adore, là les Hispaniques flamboyants, là encore la poésie, bien placée à hauteur des yeux… Une géographie personnelle du monde, aux vertus rassurantes. Car si la littérature inquiète parfois, interroge souvent, elle procure toujours la paix. Car nous y sommes compris, dans toute notre complexité.

(Ps. C’est la dernière fois que j’écris un texte aussi long !)

*A lire :

« Une petite robe de fête », de Christian Bobin, Folio poche, env. 5 E.

« Le gardeur de troupeaux et poésies d’Alvaro de Campos », de Fernando Pessoa, coll. poche Poésie Gallimard, env. 7 E.

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4 Réponses to “Bibliothèque de l’émotion”

  1. bullesdinfos septembre 24, 2010 à 7 h 14 min #

    J’aime bien l’idée que ce soit une absence à soi qui nous « rende » dans un drôle d’état ensuite (pas toujours apaisé en ce qui me concerne).
    En revanche j’ai appris à me délester de l’objet livre depuis quelques années. Je ne peux pas tous les garder (question de place) donc je fais passer et je ne conserve que ceux qui m’ont le plus marquée.

  2. mademoiselledupetitbois septembre 24, 2010 à 13 h 03 min #

    J’en suis aussi venue à faire passer mais je continue à pousser les murs… Certaines étagères sont même réservées à la catégorie « pas lu, mais paraît que c’est très bien ». Il y a un bouquin je crois qui parle des livres que l’on a pas lus mais dont on connaît le contenu et que l’on fait siens. Type « Madame Bovary »… que j’ai pas lu (ouhh).

  3. MINOTOR août 10, 2011 à 10 h 18 min #

    Mademoiselle,

    Vous écriviez il y a quelques mois et billet que je ne découvre qu’aujourd’hui : « Les livres sont pour moi des rencontres. […] Les livres sont aussi le partage. […] C’est le voyage, un chemin, et la peur mise au tapis. »

    Je pense aussi que le livre est parfois (« souvent » dans mon cas) comme une barque qui permet de passer d’une rive à l’autre. Et l’Auteur, l’Editeur, le Libraire font partie de cette communauté de PASSEURS qu’il faut protéger et qui comme Vasudeva nous « enrichira »…

    C’est effectivement une forme de voyage.

    • mademoiselledupetitbois août 10, 2011 à 11 h 27 min #

      Je suis heureuse de recevoir votre assentiment. Mais, ouh la, ça fait un moment que j’ai écrit ça. D’ailleurs je n’y dis pas que si je suis fétichiste avec mes bouquins, je ne possède aucun de mes livres « absolument cultes » (à part Don Quichotte parce que c’est un coffret un peu épais ou la Comédie Humaine en 27 volumes, logique) : je les ai tous donnés à un moment ou à un autre à tel ami ou à telle connaissance avec qui je voulais les partager. Cohérent en même temps : je n’ai jamais pu lutter contre cet enthousiasme idiot qui consiste à transmettre. Ou à PASSER. Parlant de passeurs (desquels je me compte), j’ajouterai dans la liste, entre autres, Certains comédiens et Certains metteurs en scène (l’essence du métier, en fait, ce qui me rappelle mon papier sur M. Terzieff).
      Vasudeva : voilà un autre nom que je n’ai jamais ô grand jamais entendu auparavant. Noté.
      Nb : je dis « idiot » parce que c’est bien souvent illusoire, et parce qu’il m’arrive de vouloir retrouver un Bernhard ou un Kundera ou un Sabato et paf… Le vide. Mais je me console vite en pensant que c’est pour le mieux : c’est dans la nature du passeur que de passer… L’objet-livre étant un passeur en lui-même, on ne fait alors que respecter sa nature.

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